La perversion narcissique dans tous ses états

La perversion narcissique dans tous ses états

La perversion narcissique.
Un sujet dont j’ai beaucoup parlé et sur lequel j’ai beaucoup écrit.
Sur ce qu’elle est, sur sa réalité – ou non, sur sa mise en oeuvre, sur les comportements induits, tant chez l’auteur des violences, que chez la victime.
Il s’avère que… est-ce un hasard ? Mon ancien blog a été piraté. 9 années de travail détruit ou volé.

C’est ainsi.

Donc, je continue, reprends et recommence.
La perversion narcissique.
Ce grand marronnier qui fleurit allègrement au printemps… D’ailleurs depuis un an on en entend moins parler, le Covid ayant pris et de loin la place, ce qui laisse une violence conjugale, psychologique et physique, mal expliquée, mal comprise, mal entendue et mal défendue, s’installer, et s’aggraver.
Les bourgeons du marronnier « pervers narcissique » apparaissent donc généralement au printemps pour éclore magistralement avant l’été, entachant déjà bien des relations d’une ombre perfide, avant de se disperser à l’automne comme les feuilles au vent…
La perversion narcissique, ou plus exactement le terme de « pervers narcissique » est aujourd’hui employé à toutes les sauces pour désigner tout, n’importe quoi et son contraire.
Au premier retard, à la première dispute, au premier désaccord, à la première remarque désobligeante, on hurle au pervers narcissique, monstre en puissance dont l’unique objectif est de vous détruire.
Seul « l’autre » est visé, et l’autre est communément compris comme étant un homme. Car une femme ne pourrait manifestement être narcissique et perverse, manipulatrice.

C’est en tout cas ainsi qu’il est fréquemment présenté, ce vampire psychique.

Fréquemment et même plus que ça. Il est devenu un sujet, un produit à marqueter. Journaux, articles, vidéos, documentaires et reportages de qualités très diverses sont là pour en parler. Et, de fait, pour parler de sa proie, puisqu’il est prédateur, de sa victime de celle – forcément celle – qui subit injustement et sans raison ses attaques destructrices.

Que d’amalgames et de confusions !
Que de craintes nées chez des personnes en difficulté dans leur couple ou dans leurs relations !
Que d’impossibilités posées pour se positionner et se responsabiliser – car si la victime est décrite uniquement comme quelqu’un qui « s’est faite avoir » car trop gentille, trop sensible, trop « empathique », où se situe sa capacité à comprendre pourquoi, comment, où se situe sa place dans la relation si ce n’est une fois de plus et uniquement comme un objet ? Déjà traitée comme un instrument de puissance et de pouvoir à manier puis à détruire, utilisé par une personne à la structure psychique perverse, voilà cette victime obligée de se contenter de cette nouvelle ; elle n’était qu’un outil ou un punching-ball, un catalyseur et un déversoir de toutes les frustrations de son agresseur.
Ce que cette victime a cherché et trouvé, inconsciemment certes, dans la relation, ne lui appartient plus. Infantilisée par son « bourreau », elle est désormais « déresponsabilisée » par ces propos, affirmations et contre-vérités.
Ces mêmes propos qui, pour lui offrir un peu de réconfort, vont l’inviter à un grand réveil de sa conscience et surtout de sa confiance en elle, évitant de s’interroger sur la structure de cette victime, lui proposant le plus souvent de se « réveiller » (on se croirait presque au pays des woke), de retrouver sa force et sa lumière à grand concours de respiration, de tambours chamaniques et autres liens et lieux faussement spirituels. Son ou ses traumatismes ? Ignorés. Sa souffrance, son trouble profond ? Ignorés eux aussi. En revanche, qu’elle y croit ou non, elle est rassurée. Car, forcément dite « résiliente » (encore un terme bien trop utilisé), elle possède un sésame vers le bien-être.
On lui parlera de « l’enfant intérieur » à aller protéger et rassurer. Et voilà ladite victime embarquée dans un voyage vers elle-même dont elle ne comprend pas ou plus exactement ne ressent pas réellement l’intérêt.
Car toutes ces « méthodes » ou pseudo méthodes évitent de traiter un sujet : le trauma, celui résultant de l’emprise, et celui ayant mené à l’emprise. Quant aux conséquences du traumatisme, elles sont de fait écartées. Le seul « travail » proposé est sur l’émotion. Sont alors offerts des mots  » à la place des maux », sympathiques comme des gros doudous, vaguement consolateurs et bien insuffisants.

Car la victime n’est pas « que » une victime, elle est avant tout un être humain avec sa propre structure, son contexte, son parcours, son histoire personnelle et familiale, son individualité, ses composantes. La traiter en enfant blessé, c’est la maintenir à l’état d’enfant.
À terme, c’est maintenir une emprise.

Revenons à quelques principes.
En 1986, le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier dénonce les abus psychologiques et sexuels d’hommes et de maris violents. Le terme de « pervers narcissique » apparaît. Il évoque les maltraitances psychologiques et ce terrible oxymore qu’est le « devoir conjugal[1] ». Nous retiendrons entre autres cette observation : « Le pervers narcissique accompli se montre socialisé, séducteur, socialement conforme et se voulant supernormal : la normalité, c’est son meilleur déguisement[2]. » Puis Marie-France Hirigoyen écrit Le harcèlement moral, complété en 2005 par Femmes sous emprise : les ressorts de la violence dans le couple. La violence conjugale, en particulier celle faite aux femmes, est décrite et dénoncée. Elle ne peut plus – ou ne devrait plus – être tue ou minimisée. Pourtant ce n’est que récemment qu’il est admis de dire qu’un mari violent est un père dangereux. Pour Édouard Durand[3], défenseur des victimes, femmes et enfants, « on a tendance à séparer ce qui se passe dans le conjugal et dans le parental. Comme si la violence dans le couple n’avait pas d’incidence sur la famille, ce qui est irréaliste[4] ».

Quant aux hommes mariés à des femmes « perverses narcissiques », ils le reconnaissent encore plus difficilement, véhiculant malgré eux cette injonction sociale selon laquelle un homme ne peut subir les comportements violents, psychologiques ou physiques, d’une femme. L’homme, le « sexe fort », ne peut être opprimé. Quand il ose le dire, il est disqualifié et accusé de se faire passer pour victime pour faire taire la parole des femmes. Ite missa est.

Le terme fourre-tout de « pervers narcissique » n’est ni un diagnostic et ni une pathologie. Ce n’est pas contagieux, ça ne se transmet pas. Il se rapprocherait du « trouble de la personnalité narcissique », c’est-à-dire « un mode durable des conduites et de l’expérience vécue qui dévie notablement de ce qui est attendu dans la culture de l’individu, qui est envahissant et rigide, qui apparaît à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, qui est stable dans le temps et qui est source d’une souffrance ou d’une altération du fonctionnement ».

La structure psychique du pervers narcissique, dont l’attachement primaire s’est mal élaboré, repose sur des mécanismes de défense solidement installés ; les déconstruire est quasi impossible. Le narcissisme est sollicité constamment et doit être défendu et renforcé, s’appuyant sur le pouvoir et la puissance en permanence quêtées ; la perversion permet non seulement de tirer profit de ce que la victime a de meilleur mais également de faire croire presque définitivement à cette victime qu’elle n’a rien de bon. La perversion détourne le bon de ce qu’il a de bon, en laissant le profit à l’auteur des violences et faisant penser à la victime qu’elle agit, pense ou ressent mal.

La notion a perdu de sa substance et beaucoup se retrouvent ou s’identifient comme victimes de pervers narcissique sans que ce soit le cas. Ainsi on entend ou lit communément mon pervers narcissique. S’approprier ledit « pervers narcissique » empêche tout détachement, toute autonomie. Comme si « le nôtre » était beaucoup plus dangereux qu’un autre. Comme s’il fallait revendiquer le droit d’en avoir un dans sa vie. Le mien fait ceci, le mien fait cela… et les comparaisons vont bon train, tout comme les questionnements dénués de toute logique. Est-ce que votre PN vous a déjà fait un cadeau ? Quel est le signe astrologique de votre PN ?

Souffrant d’un sentiment d’infériorité conscient ou refoulé, le tyran le compense par un pouvoir coercitif total reposant sur la dissimulation et la manipulation de la vérité à son seul profit, pour mieux instrumentaliser et réifier, objetiser l’entourage jusqu’à la dépersonnalisation complète.

Sa violence est indicible et ne laisse ni témoin ni trace alors qu’elle permet le meurtre psychique parfait. Socialement, le « pervers narcissique » est agréable, intéressant, protecteur, généreux, brillant, séducteur, drôle tout en sachant attirer la sympathie et la compassion. Il sait se faire plaindre comme il sait se faire admirer. Sa compagnie est recherchée. Ce qu’entend sa compagne ? « Tu as de la chance (suit l’énumération de ses qualités ), vous formez le couple idéal ! » Il manie la rhétorique et la contradiction avec talent, ce qui lui permet de duper son entourage.

Sa violence psychologique est également physique. C’est la violence physique ordinaire. Ordinaire car anodine. Elle n’attire pas l’attention et ne prête pas à conséquences. C’est une violence car son systématisme et sa répétition rendent insupportables ces comportements. Et c’est physique car s’il n’y a pas de coup, il y a en revanche un épuisement chez la victime et une tension non seulement nerveuse mais également musculaire. Elle s’abîme, se replie sur elle-même. Son corps devient douloureux. Sans bleu. Sans blessure. Sans marque.

J’ai reçu en consultations de nombreuses victimes. Toutes rapportent des douleurs et des difficultés physiques et cognitives comparables : perte de concentration et d’attention, migraines répétées, douleurs musculaires et articulaires, difficultés respiratoires et digestives. Reprenant ici le titre de l’essai du psychiatre américain Bessel Van der Kolk, il est évident que le corps n’oublie rien[5].

C’est un caméléon des sentiments qui passe du rire aux pleurs, de la colère au désarroi, de l’indifférence au mépris, de la menace à la fausse excuse en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. La compréhension et la communication deviennent impossibles, installant chez la victime le doute permanent sur ses propres facultés intellectuelles et émotionnelles.
Il se montre (trop) protecteur, laissant sa victime penser qu’elle ne sait pas faire ou qu’elle est en danger, inapte, malade, voire folle. Cette pathologisation de la victime repose sur la stigmatisation de tous ses comportements. Toutes ses réactions seront qualifiées d’inappropriées, de dysfonctionnelles, d’inadaptées ou d’irrationnelles. Mais l’omniprésence de celui qui se présente comme un protecteur-sauveur laisse penser à la victime qu’elle est en sécurité. À condition qu’elle en accepte les conséquences ; car l’aide du tyran n’est jamais gratuite, il réclame une reconnaissance éternelle, et s’il n’est pas remercier, il criera au manque de respect.

Incapable de la moindre excuse et du moindre pardon, il ne se remet jamais en cause.

Excellent bonimenteur, il vend ses arguments avec brio et laisse sa victime pantoise et convaincue de ses propres torts. Il joue la victime parfaite, en souffrance mais pudique, malheureuse mais compréhensive – après tout, sa femme est folle – et cette fois, devant témoins. Maître en gaslighting[6] et injonction paradoxale[7], il passe du mépris à la menace, du silence à la colère disproportionnée et effrayante. Colère si imprévue, si subite et si violente qu’elle en est traumatisante et plonge la victime dans un état de sidération.

Il harcèle pour empêcher toute tentative de fuite ou d’évasion. En manipulant, il a attiré sa victime ; grâce au harcèlement, il la maintient, la contrôle et l’enferme. Parfois jusqu’à la mort volontaire de celle-ci, ce qui n’est rien d’autre qu’un suicide forcé[8].

On dit souvent du pervers narcissique qu’il n’a aucune empathie. Pourtant il n’en n’est pas dépourvu ; s’il n’a ni sympathie ni compassion pour sa victime, il est doté en revanche d’une très forte empathie cognitive qui lui permet non seulement de comprendre mais aussi d’anticiper les mécanismes et affects mis en œuvre chez sa victime. Coupé de ses émotions, il n’est pas affecté. C’est une dissociation totale et quasi irréversible puisqu’il se satisfait de qui il est. Il est donc capable d’interpréter les états mentaux[9] d’autrui, de prévoir un comportement ou une réaction sans rien éprouver, développer une stratégie pour obtenir de sa victime le comportement souhaité et provoquer l’émotion qui y sera attachée.

Les confusions et des généralités sont dangereuses pour ceux qui y croient et pour ceux qui les écoutent. L’avantage du terme « pervers narcissique » est de se référer à un danger et à la gravité d’une situation. Le risque est que cette situation soit confondue avec d’autres où il n’est question « que » de jalousie, de possessivité exagérée, de comportements colériques. Ou d’une relation toxique, dysfonctionnelle. Sans emprise, sans le sectarisme du pervers narcissique. Car il est sectaire. Ses comportements sont non seulement répétitifs et coercitifs, laissant s’infiltrer une peur permanente, un doute constant, une croyance en une impossibilité de réagir ; ils ont également pour objet et intention d’isoler totalement, d’infantiliser, d’objetiser, de faire naître des croyances liées à la religion, à la sexualité, à tout ce qui est de l’ordre du spirituel, tout comme du matériel, s’appropriant les biens, les compétences et les capacités de la victime. Il prend une victime pour l’intérêt qu’elle représente, la broie, la pille, la lamine, l’essore comme on essore une éponge, inlassablement.


Ainsi, à mal comprendre, on en exagère la présence ou on la rejette. Oui, mais le tien, il n’était pas pervers narcissique. Paf. Dix points en moins, vous n’aviez pas le bon bourreau.

Comprendre les amalgames évite de se croire capable de détecter un pervers narcissique comme on repère à l’odeur un départ de feu ou une fuite de gaz. Or toute prétendue victime s’attribue cette capacité : elle aurait désormais un super-radar, elle SAURAIT identifier ce monstre, s’en tenir à l’écart et prévenir la terre entière, la protégeant de cet être ignoble et malfaisant. Et j’insiste sur le « prétendue ». Les personnes ayant eu dans leur vie un individu avec un trouble de la personnalité narcissique ne partagent pas cette conviction. Si elles ont eu besoin de nommer des comportements et de tenter de comprendre un fonctionnement, elles cherchent à identifier ce qui leur fait du bien et ce qui les fait souffrir, elles en cherchent les causes, elles effectuent un travail de reformulation, d’introspection, de compréhension long et souvent douloureux. Elles ne sont plus dans une observation permanente de l’autre ; elles s’occupent avant tout d’elles-mêmes. Pour ne plus risquer de répéter des comportements dysfonctionnels. Pour établir une confiance en elles reposant sur une meilleure connaissance d’elles-mêmes, et sur une part de défiance, vis-à-vis d’elles-mêmes. On les dira alors égoïstes, narcissiques. Et sans doute le sont-elles un peu devenues, réveillant ou retrouvant ce narcissisme sain que nous sommes tous censés ressentir, cette estime de soi qui nous permet d’être au-delà d’exister.


[1] Le devoir conjugal consiste en l’obligation d’entretenir des relations sexuelles entre époux. Issu de la jurisprudence, il se rattache au devoir de fidélité et de communauté de vie, mentionnés par la loi. Le manquement au devoir conjugal, comme tout manquement aux devoirs du mariage, est susceptible de fonder un divorce pour faute (article 242 du Code civil : « Le divorce peut être demandé par l’un des époux lorsque des faits constitutifs d’une violation grave ou renouvelée des devoirs et obligations du mariage sont imputables à son conjoint et rendent intolérable le maintien de la vie commune »). Reste à prouver que le refus de l’époux d’entretenir des relations sexuelles rend intolérable le maintien de la vie commune. L’existence du devoir conjugal ne permet en aucun cas d’obtenir des relations sexuelles de son conjoint sans consentement libre et éclairé. Faire pression sur son époux, verbalement ou physiquement, ou lui imposer des pratiques non désirées, est constitutif d’harcèlement sexuel et/ou d’agressions sexuelles. De même, forcer son conjoint à avoir une relation sexuelle non consentie, y compris par surprise durant son sommeil par exemple, est constitutif d’un viol aggravé, puni de 20 ans d’emprisonnement.

[2] Paul-Claude Racamier, « Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique », Revue française de psychanalyse, vol. 50, no 5, 1986. Voir également, du même auteur, Les perversions narcissiques, Payot, 2012.

[3] Juge des enfants à Bobigny, récemment nommé coprésident de la commission Inceste et violences sexuelles faites aux enfants.

[4] Edouard Durand, « Un mari violent est un père dangereux », Le Monde, 23 novembre 2019.

[5] Albin Michel, 2018.

[6] Le gaslighting est une forme d’abus mental. Il repose sur le mensonge permanent avec pour objet de créer le doute, jusqu’à la folie, chez la victime et permet de réfuter les perceptions de sa victime, lui laissant le sentiment d’être constamment dans l’erreur, d’avoir des hallucinations, jusqu’à imaginer être folle ou en train de le devenir. Voir Anne-Laure Buffet, Les prisons familiales, Eyrolles.

[7] L’injonction paradoxale est un ordre et une obligation à agir reposant sur deux propositions antinomiques. L’exemple type est l’injonction : « Sois spontanée ». En s’obligeant à la spontanéité, la personne répond à un ordre, mais répondant à cet ordre, elle ne peut être spontanée puisqu’elle est contrainte.

[8] Le 22 juillet 2019, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi qui double les peines en cas de harcèlement au sein du couple, les portant à dix ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende lorsque le harcèlement a conduit la victime à se suicider ou à tenter de se suicider. Jusqu’à présent, la loi sanctionnait les violences conjugales jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.

[9] Ces états mentaux peuvent être des sentiments, des désirs, des croyances, des pensées.

L’ENFANT INSTRUMENTALISÉ

Comment se penser soi-même sans avoir en tête une idée de ce que pourrait être un père, une mère ou si une de ces images est disqualifiée, mise entre parenthèses, ou détruites : c’est la notion de « parent », en tant que protecteur, qui disparaît, et la sensation de sécurité ; l’idée même d’un modèle à qui l’enfant voudrait ressembler s’effondre ; tout cela vient mettre en danger la construction de l’appareil psychique de l’enfant, invalide son identité, et pèse sur son futur.

Alain Rouby, psychologue clinicien

Instrumentaliser : se servir d’une personne comme d’un instrument pour parvenir à ses fins et mener à bien un projet.

La personne instrumentalisée devient un objet. Elle est réifiée. Sa perception, sa réflexion, son individualité son niées. Elles ne doivent pas s’exprimer car elles peuvent nuire à celui ou celle qui instrumentalise et contrecarrer ses projets ou les empêcher. Il y a donc une volonté concrète et mise en œuvre pour faire disparaître tout caractère propre chez celui ou celle qui devient un objet.

La réification est un concept désignant un processus cognitif et comportemental selon lequel un être humain (en l’espèce, lorsque nous parlons d’instrumentalisation) est perçu et traité comme une chose au point d’en venir à se considérer comme une « chose » lui-même.

Pourquoi instrumentaliser ?

Pour combler un manque, un vide ou une incapacité. Schématiquement, on dira que le parent toxique, qui va instrumentaliser son enfant, n’existe pas en tant que tel. Son développement affectif, sa maturation émotionnelle, s’est stoppée vers l’âge de 6 ou 7 ans. À cela il peut exister de nombreuses raisons.

Or à cet âge, le monde semble encore très manichéen. Les objets nous appartiennent, ou non. On peut leur donner un sens, les désirer, les animer, les abîmer sans culpabilité ou les abandonner. Le sentiment d’être puissant est important. La notion de « l’autre » commence à peine à se développer, les relations nourries d’altérité sont à leur commencement – l’autre est souvent, encore, un prolongement de soi. Les émotions sont en construction et l’apprentissage de la réalité débute.

Plus prosaïquement, on dira qu’il y a les bons et les méchants.

C’est globalement à ce stade que s’arrête le développement émotionnel du (futur) parent toxique. Et il va agir en fonction, en grandissant.

Je reçois = l’autre est gentil => je fais en sorte que l’autre continue de l’être
Je ne reçois pas (ou plus) = l’autre est méchant => je fais disparaître l’autre et je me venge car il m’a fait mal

ASPECT PSYCHOLOGIQUE

L’instrumentalisation se met en place dès le début de la relation et parfois même avant.

Dans un couple, l’idée non explicite de cette instrumentalisation apparaît avant même que la personne toxique n’ait trouvé sa proie. La toxicité génère le besoin vital de l’autre qui va apporter à l’auteur des violences ce qu’il lui manque (empathie, sociabilité, générosité…).

La joie de leurs enfants, le lien avec l’autre parent leur est insupportable. La personne toxique va alors chercher à le nier et le détruire. Par ses messages, elle va mettre à mal ce que le parent bienveillant met en place. Par son comportement, elle va faire en sorte que le parent bienveillant et l’enfant n’aient plus de relations, plus de contacts.

La manipulation peut passer par la violence. Elle laisse des traces. L’enfant, qu’il soit maltraité physiquement ou psychologiquement, conserve cette blessure. Et même si c’est des années après, il est capable de la conscientiser. Il peut alors reprocher à l’autre parent de ne pas l’avoir protégé (encore faut-il que l’autre parent ait eu les moyens de le faire), mais il est également conscient de la violence subie et de ce qu’elle avait d’inique.

Ce que le toxique ne supporte pas est la perte de sa suprématie. Enfant immature, il veut à tout prix conserver cette place auprès de son conjoint ou de sa compagne. L’enfant devient alors un rival puisqu’il nécessite attention, soins, amour, temps… qui ne sont plus exclusivement réservés à son parent toxique.

La manipulation passe aussi par la douceur, la gentillesse, la présence… Bien sûr, tout est faux. Et une fois décortiqués les comportements du parent manipulateur, il est évident que celui-ci ne se sert que de promesses (qu’il ne tient pas), d’envies qu’il fait naître et utilise comme une carotte, et d’argent. Pour ne pas tenir ses promesses, il aura toujours une bonne raison. Le plus souvent, il commencera par culpabiliser l’autre parent aux yeux de son enfant. Celui-ci va se retrouver dans une attente qui ne peut être comblée et dans la colère et la tristesse, croyant fermement que la promesse ait empêchée par un comportement « méchant » du parent … bienveillant.

©Patrick Joust

Dans l’esprit de cet enfant, tout s’inverse.

Il ne sait alors plus en qui il peut faire confiance. Il va même jusqu’à ressentir de l’abandon, puisque la promesse n’est pas tenue par la faute d’un de ses parents qui, forcément, ne doit pas l’aimer, puisqu’il empêche.

Quant à l’argent, arme toute puissante, cela ne signifie pas que le parent maltraitant est forcément riche. Mais il va acheter consciemment son enfant, quitte à lui offrir ce qui est interdit par l’autre parent.

Avant la séparation, une des conséquences – qui va perdurer longtemps même après la séparation, est la place que l’enfant va peu à peu prendre, c’est-à-dire à combler le manque créé par son parent défaillant. Il devient alors grand frère ou grande sœur trop parental avec la fratrie, confident du parent bienveillant, soutien…

Le paradoxe : entre le dit et l’agit.

De nombreux parents maltraitants adoptent avec leurs enfants un comportement paradoxal : ils vont répéter sans cesse qu’ils aiment leurs enfants, ils vont leur dire, ils vont avoir des gestes qui semblent être des marques d’affection ou d’amour. Dans le même temps, ils vont menacer, crier, punir, hurler, frapper, critiquer, juger…

L’enfant en quête de reconnaissance va imaginer que les marques d’amour sont bien réelles, et va pardonner au parent maltraitant. Il va lui trouver des raisons à ses comportements. Et souvent ces raisons seront même renforcées et développées par le parent bienveillant : « Tu sais comme est ton père, mais il t’aime… Tu connais ta mère, elle s’emporte mais elle veut ton bien… ». En effet ce dernier ne veut pas conforter son enfant dans sa souffrance et, croyant bien faire, va tenter d’atténuer la violence vécue et faire croire que ce n’est que maladresse ou énervement passager de la part du parent défaillant.

Et ce comportement peut durer longtemps, bien après la séparation. Le parent bienveillant, victime, a tellement pris l’habitude de protéger son conjoint, pour le bien de l’enfant, et pour ne pas affronter une colère, qu’il continue d’agir de la sorte.

Le chantage est une des armes favorites du parent toxique, la culpabilisation, les « après tout ce que j’ai fait pour toi » sont autant de façons d’enchaîner. Le parent manipulateur passe du rire aux larmes très facilement. Il les utilise pour sensibiliser, toucher, rallier à sa cause. L’enfant, ne peut s’empêcher d’être touché. Il croit devoir consoler son parent. Il fait des efforts pour ne pas déranger et pour satisfaire. Il cherche à correspondre à ce qu’il pense être une attente de son parent et culpabilise de ne pas être à la hauteur.
Le parent peut aussi parler de son enfant comme étant la prunelle de ses yeux et le jour d’après prétendre que vous n’êtes plus son enfant parce que vous avez osé lui tenir tête ou fait quelque chose qui ne sert pas ses intérêts.

Tout est paradoxal et ambivalent. Tantôt il aime, tantôt il traite d’incapable, parfois de manière très subtile.

Il a aussi l’art de critiquer l’entourage, personne, ou presque, ne trouvant grâce à ses yeux. En fait, tous ceux qui pourraient réveiller et permettre de voir clair dans son jeu sont une menace pour lui et son objectif est donc d’isoler.
Il ne complimente pas, ou en laissant toujours planer le doute sur la véracité du compliment.
Il gémit pour contraindre, supplie pour obliger.

Il se positionne en victime, agit en bourreau, et passe pour un sauveur aux yeux des tiers. Il est à lui seul une triangulation psychique, entrainant son enfant dans cette triangulation. Il y a alors perte complète de repères, confusion, développement de mécanismes de défense, interdisant à l’enfant de se détacher et de développer une personnalité propre. Il va alors construire un faux self nécessaire pour être au plus près de ce que son parent attend de lui… sans jamais y arriver.

ASPECT JURIDIQUE

« Si tu veux être aimé de moi, tu dois détester ton autre parent »

Message implicite : tu ne peux aimer que moi.

Chantage : sinon, tu n’auras pas mon amour

Mensonge : je suis incapable de t’aimer mais je te le fais croire

Danger : perte de l’autre parent et de sa protection

Difficile de distinguer l’aspect juridique de l’aspect psychologique. C’est souvent lorsque le juridique devient concret que l’instrumentalisation psychologique de l’enfant semble tangible. Les procédures peuvent même renforcer la volonté d’instrumentaliser l’enfant qui est alors tant un enjeu qu’une arme.

Faire participer l’enfant au quotidien de la procédure de séparation ou de divorce en lui faisant tout lire, dénigrer son autre parent et sa famille, l’interroger avec insistance sur la vie de l’autre, ses biens, ses amis, son quotidien…

Tout cela est de la maltraitance. L’enfant aime ses deux parents et sent intuitivement que celui qui agit ainsi souffre (ou semble souffrir). Il le protège, l’écoute et le croit parfois. Parce qu’il est un enfant, il n’a pas la même capacité de retrait qu’un adulte, parce que ce sont ses parents, il n’a pas la possibilité de voir les choses avec objectivité.

Les enfants prennent le plus souvent le parti de celui qui, selon eux, souffre le plus ou est en position de faiblesse. Les adultes qui instrumentalisent ainsi leurs enfants se rendent coupable d’une maltraitance qui peut entrainer pour l’enfant des séquelles psychologiques parfois graves.

LES CONSÉQUENCES

a) Le déni parental

Pourquoi parler de déni parental, ou d’exclusion parentale ?
À lire la presse, les syndromes se multiplient. Les informations, et contre-informations tout autant. Les causes, raisons, explications des maltraitances subies par des enfants sont multiples. Le besoin de comprendre fait stigmatiser – et qualifier – certains comportements. Les thèses fournies sont étudiées, reprises puis pour certaines contredites. Au risque de s’y perdre. Au risque d’oublier ce qui devrait rester le souci majeur : l’intérêt supérieur de l’enfant, pourtant si souvent évoqué, pour ne pas dire revendiqué, devant les JAF. « Madame X, monsieur Y, demande cela dans l’intérêt de l’enfant…  Soucieux(se) de son bon développement, il(elle) regrette de devoir se présenter devant la cour pour obtenir un droit et la défense de son enfant.»


Il en est ainsi, entre autres, du syndrome d’aliénation parentale, qui devient un enjeu théorique : existe-t-il ou non ? Est-il né d’un cerveau qui voulait se disculper de ses propres pensées et agissements ? Est-il présent plutôt chez les pères, ou chez les mères ? Certains en font un cheval de bataille, d’autres le réfutent totalement.

Loin de ces clivages théoriques, qui semblent oublier l’enfant et sa souffrance, je parle de déni parental, ou d’exclusion parentale ; à savoir tout comportement de l’un des deux parents tendant à exclure partiellement ou totalement de la vie de l’enfant l’autre parent, en niant l’existence de l’autorité parentale conjointe tout autant que celle des devoirs issus du rôle de parent, et des droits des enfants à conserver, au-delà d’un conflit d’adultes, des liens avec chacun de ses deux parents.[1]

Le déni parental peut est observé sous trois angles.


D’une part, il est le déni de ses propres responsabilités en tant que parent lorsque l’on est un parent toxique, agissant en manipulateur – destructeur tout en faisant en sorte que l’entourage soit convaincu d’avoir affaire à un bon père ou une bonne mère.
Or, la manipulation entraine maltraitance, rejet de l’enfant, dénigrement, empêchement d’une construction autonome, libre, et consciente… La manipulation peut prendre pour forme de « parentaliser » l’enfant, retirant à ses parents l’autorité naturelle et bienveillante que celui-ci doit avoir sur l’enfant, celle qui permet de se construire autour de valeurs et avec des limites normales de protection. Ainsi l’enfant qui devient le confident, l’alter ego de son parent, ainsi également de l’enfant dont la présence est réclamée comme nécessaire à un équilibre « Je suis si  triste  sans  toi, j’ai besoin que tu sois là pour aller bien, tu manques à papa, à maman… », ainsi encore de celui qui est choisi comme allié contre l’autre parent « Tu préfères ton père ou ta mère ? Si ton père avait fait autrement, s’il était moins! méchant… Si ta mère était moins bête… Ce n’est pas ce que je voulais, ne m’en veux pas… Pardon de t’avoir donné un tel père, une telle mère »

C’est aussi le déni de l’autre parent, de son rôle, de ses facultés éducatives, du lien à maintenir avec le (les) enfant(s) qui constitue la potentialité d’un danger dans l’évolution de cette relation. L’interdiction de communiquer, l’empêchement à téléphoner, le refus d’informer sur un lieu de vacances, sur une inscription dans une école, sur une situation médicale sont des comportements niant l’existence de l’autre parent en tant que parent.De même de ces parents qui, une fois qu’ils ont refait leur vie, confie à leur nouveau conjoint(e) un rôle d’éducateur auprès de leurs enfants, les investissant totalement dans le quotidien des enfants, permettant à l’enfant de croire que l’autre parent n’a plus sa place, ou ne veut pas de cette place… Que, en définitive, l’autre parent le rejette. Ainsi de cet enfant qui dit à sa mère, décrivant son week-end chez son père « Avec les parents on est allé à la campagne. » ; ainsi encore de cet autre enfant qui confond les parents de sa belle-mère avec ses grands-parents, puisqu’on lui a appris que dorénavant, ce serait ses grands-parents. Le cadre familial, déjà disloqué, explose un peu plus ; l’image de la famille n’existe plus. Les rôles se mélangent. L’enfant ne sait plus quelle est sa place, et n’arrive pas à donner une place à chacun.

Enfin, et conséquence des deux premiers points, le déni parental peut venir de l’enfant manipulé qui rejette voire exclut de sa vie un de ses parents… en l’espèce le parent protecteur. L’enfant croyant le manipulateur agit sans conscience mais en repoussant l’aide et la protection offertes par le parent autrefois sous emprise. Chosifié par le parent manipulateur, il devient alors complice sans le vouloir de la destruction entreprise contre le parent protecteur. Il agit sans capacité de recul et de réflexion, soumis et contraint, sans distanciation possible.

Dans le cas du déni parental, l’enfant est instrumentalisé par l’un des deux parents qui mettra en action toute une série de comportements, d’agissements et de  manipulations de pensée proches du lavage de cerveau afin de conduire l’enfant à ne plus voir l’autre parent, à ne plus vouloir le voir, à ne pas communiquer avec lui. Cela peut aller de  la part de l’enfant jusqu’au rejet–manipulé–du parent choisi comme cible.

Bien plus terrifiante que la souffrance de l’autre parent, qui cherche tant à se protéger qu’à pouvoir protéger son enfant, est celle de l’enfant lui-même. Contraint de critiquer, de repousser voir de nier une part de lui-même, il est amené à désavouer cette part de lui. Car, quelqu’ils soient, il y a bien et toujours deux parents ; et l’enfant sait instinctivement qu’étant le fruit de ces deux parents, il y a forcément en lui une part de chacun d’eux.

Il faut également prendre en compte le comportement du parent victime, aveuglé par sa culpabilité. Ce parent a reçu de la personnalité toxique un enseignement : il porte une faute, il est coupable. Cette faute lui appartient, à lui et non à ses enfants. La victime est prise dans un paradoxe : elle «sait» qu’elle est fautive, tout en étant convaincue – à raison sans  pouvoir argumenter ou se justifier –que c’est faux. Mais, même si elle rejette une partie du discours de la personnalité toxique, la victime pense que ce qu’elle a subit est dû à ce qu’elle-même est. Elle peut être alors dans la renonciation, le refus d’accepter qu’elle puisse être fragile sans être coupable.

Lors de la séparation, son raisonnement est encore faussé. Elle sait, ou tout du moins sent, que la personnalité toxique ne cessera pas ses agissements destructeurs avec elle, mais elle pense mettre les enfants à l’abri de situations conflictuelles. Elle se refuse à voir que la personnalité toxique peut poursuivre ses agissements au travers des enfants, les prenant à la fois comme réceptacle de sa toxicité et bras armés de sa destruction.

On entend alors des phrases comme : «C’est son enfant, il (elle) ne lui fera pas de mal… C’est un bon père (une bonne mère) tout de même, et il (elle) aime ses enfants», «C’est à moi qu’il (elle) en veut, mais je ne m’inquiète pas du tout pour les enfants».

b) Le conflit de loyauté

C’est un conflit intra-psychique né de l’impossibilité de choisir entre deux situations possibles, ce choix concernant le plus souvent les sentiments ou ce que  nous croyons en être, envers des personnes qui nous sont chères.

Le conflit de loyauté pourrait se définir ainsi : Si je choisis X, cela signifie que je rejette Y. Et inversement, si je choisis Y, cela signifie que je rejette X. Mais comme cela est insupportable, je ne peux choisir. Sinon au prix d’une éventuelle culpabilité. !

L’enfant va alors entrer dans un schéma paradoxal. Il va vouloir se protéger et protéger dans le même temps ses deux parents. Ce qu’il va vivre chez l’un, il le taira chez l’autre, non pour faire des secrets, mais en pensant éviter à ses parents des souffrances supplémentaires. Il va apprendre à se taire. Ce n’est pas une volonté de dissimulation, c’est une nécessité de se créer une bulle qu’il pense infaillible, dans laquelle ses parents n’entrent pas et à l’intérieur de laquelle rien ne pourrait l’atteindre.

Dans le cadre des procédures de divorce particulièrement conflictuelles, où les parents divorcés ne parviennent plus à communiquer, les enfants peuvent devenir des victimes de ce conflit parental qui peut être qualifié de maltraitance psychologique. Les parents désormais aveuglés par leur propre conflit, par leur propre souffrance qu’ils ne parviennent plus à maîtriser, ne sont plus en capacité de prendre la mesure de l’impact psychologique de leurs comportements sur leurs enfants. Ils n’en n’ont souvent pas directement conscients.

Il a été démontré que ce «conflit de loyauté» dans lequel est durablement plongé l’enfant est très destructeur pour la construction de la personnalité future de l’enfant. Pour l’enfant, ce conflit intra-psychique naît de la profonde impossibilité de choisir entre le père et la mère. C’est un trouble majeur auquel se trouvent confrontés de nombreux enfants de parents divorcés et qui doivent constamment composer entre les désirs des parents souvent contradictoires, et entre les obligations et interdictions diverses de ces deux parents qui ne parviennent plus à s’entendre.

Ce conflit parental est une forme de violence psychologique, et devient destructeur par la répétitivité des messages contradictoires que peut recevoir  l’enfant de la part de ces deux parents.

L’enfant placé au cœur de ce conflit est bien la victime directe d’un abus de pouvoir et de contrôle des parents et c’est effectivement le caractère répété et durable qui cause préjudice à l’enfant victime. Les enfants placés contre leur volonté au centre de ce conflit majeur, qui se perpétue et qui peut devenir de plus en plus prégnant, en ressentent alors une profonde détresse. Les enfants confrontés à ces dissensions sont bien souvent démunis et isolés. Ils ne parviennent pas à se protéger et manifestent alors leur désarroi par des actes de violences.

Ces contradictions dans ce qu’exprime l’enfant soulignent le profond conflit psychique qui peut l’agiter.

CONSÉQUENCES SUR LES ENFANTS

Attention : cette note est destinée à informer. Il y est signalé les conséquences possibles de ces souffrances pour les enfants, de la maltraitance qu’ils subissent. Ce n’est pas pour autant que ces conséquences se produisent systématiquement. Ce sont des conséquences possibles, à ne pas ignorer ni à négliger. Mais qu’il ne faut pas non plus les « guetter » comme devant forcément se produire : il n’existe pas de déterminisme.

Et dans le même ordre d’idées, certains comportements de l’adolescent peuvent être liés à d’autres causes que la maltraitance psychologique. Il est donc nécessaire de REGARDER son enfant en essayant d’éviter toute déduction ou tout transfert (mon fils ne travaille plus en classe parce qu’il cherche à tout prix à attirer le regard de son père… ma fille se maquille beaucoup trop et essaie d’obéir inconsciemment à l’image que lui renvoie son père par ses propos dénigrants … ma fille passe son temps à essayer d’aider les autres parce qu’elle veut réparer ce que sa mère lui fait…)

  • troubles scolaires, alimentaires, du comportement ; troubles du sommeil, encoprésie, énurésie
  • agitation, problème de concentration, anxiété
  • isolement, repli sur soi, agressivité tournée vers lui-même ou vers les autres, phobies, apathie, extrême docilité (il peut être jugé paradoxal d’indiquer dans le même point l’agressivité et la docilité ; il s’agit d’en tenir compte lorsqu’elles sont extrêmes. Un enfant bagarreur dans la cour de récré n’est pas forcément un enfant maltraité. Il faut observer d’autres signes. L’agressivité la plus dangereuse est celle que l’enfant va retourner contre lui, et même tournée vers les autres, elle peut en fait être inconsciemment contre lui, avec ce désir inexprimé d’être vu, entendu, ou en étant alarmiste… de vouloir supprimer son existence jugée coupable et injuste. Cette agressivité, encore une fois cumulée avec d’autres comportements, est à prendre très au sérieux puisqu’elle peut être le premier passage à l’acte avant la tentative de suicide)
  • peur induite par la manipulation. L’enfant est contraint de se soumettre à l’adulte ; il est victime, par introjection, du sentiment de culpabilité, de colère, d’angoisse, de cet adulte. L’enfant soumis à la peur se retrouve à la fois victime et coupable
  • comportements dangereux (mutilation, fugue, consommation d’alcool, de stupéfiants avec passages à l’acte)
  • mise à l’écart temporaire ou définitive du parent bienveillant ; agressivité retournée contre celui-ci
  • dépendance affective qui se développera à l’âge adulte : peur d’être seul(e), d’être abandonné(e), peur de ne pas « être à la hauteur » de l’amour reçu, dépendance extrême à l’autre, jalousie, relations affectives et amoureuses instables, comportement intrusif
  • troubles obsessionnels compulsifs
  • clivage (défense psychique  impliquant un partage entre une partie de soi blessée, et une part intacte) conduisant au mutisme. Le clivage permet à la fois de contenir des émotions afin de ne pas être submergé, et d’aller jusqu’à oublier ces émotions.
  • mimétisme et reproduction du comportement toxique) ; ce mimétisme peut être du en partie à une altération de la volonté qui survient sur le coup du choc émotionnel. Ceci est comparable à un effet de suggestion ou d’hypnose – il est d’ailleurs à noter que lors des groupes, les parents parlent fréquemment de « lavage de cerveau ». Le comportement révèle une peur honteuse, faite de soumission à celui ou celle qui pourrait être appelé(e) « geôlier ».
  • rejet partiel ou total du parent protecteur, dénigrement, diffamation
  • tentative de suicide

[1] On peut prendre comme exemples de ces comportements : la non information de choix médicaux, ou de traitements médicaux ; la non information du choix d’un établissement scolaire ; le refus de laisser son enfant communiquer avec l’autre parent ; le refus de laisser l’autre parent parler à son enfant lorsqu’il n’est pas en sa présence, lorsque ce n’est pas son «tour» d’hébergement et de droit de visite ; le défaut d’information du lieu de résidence des enfants pendant les périodes de vacances ; le chantage et la pression exercés sur l’enfant pour s’attirer son «amour» tout en dénigrant l’autre parent ; la victimisation, en accusant l’autre parent d’être responsable de toutes les souffrances endurées tant par la famille  dans son ensemble que par chacun de ses membres ; les mensonges tendant à discréditer l’autre parent aux yeux de l’enfant… Les exemples sont multiples. On peut considérer que toute parole, tout acte, tout geste ayant pour objectif de dénigrer l’autre parent, de le tenir à l’écart, de freiner ou stopper la communication et le partage d’informations légitimes, d’éloigner l’enfant d’un des deux parents, voir de rejeter ce parent, sont à rattacher au déni parental.

De « Victimes de violences psychologiques… » aux « Prisons familiales »

En janvier 2016, je publie aux éditions Le Passeur ce livre, Victimes de violences psychologiques, de la résistance à la reconstruction.


Un livre qui est « chaleureusement » accueilli par ses lectrices et lecteurs. Qui, je le crois, a aidé à mettre un terme à des situations de violences intrafamiliales et/ou conjugales complexes.
Un livre qui, à la demande de l’éditeur, n’est plus édité depuis 2017.
Comme s’il fallait taire ce pour quoi le livre a été demandé, les violences psychologiques.
Devenu indisponible partout, il atteint d’ailleurs en occasion des prix parfaitement délirants sur les sites marchands (actuellement et sur l’un d’eux, il est à 134 € en occasion. N’importe quoi…).

Les éditions Eyrolles et mon éditrice, Elodie Dusseaux, que je remercie, m’ont proposé de rééditer ce livre en 2019, un an après avoir édité Les mères qui blessent. Il s’appelle désormais Les prisons familiales. Complété, remanié, il apporte un éclairage sur les violences intrafamiliales et conjugales, sur la maltraitance faite au conjoint – principalement les femmes, sur celles faites aux enfants, jusqu’à l’inceste. L’inceste et l’incestuel, car il ne faut jamais minimiser un climat, un contexte, un mode de fonctionnement, un système.


La violence familiale devient un système dont il faut comprendre les ressorts pour pouvoir s’en libérer.
La puissance du bourreau ne peut exister qu’en fonction des « réponses » que sa ou ses victime.s lui adressent. Comprendre cette puissance créée de toute pièce et imposée pour posséder et détruire est une étape dans la libération.

Je ne parle pas spécifiquement dans ce livre du pervers narcissique, mais de « l’emprisonneur », puisque je parle de prisons. De prisons physiques, psychiques, sexuelles, émotionnelles. Parce qu’il semble presque impossible de comprendre les violences psychologiques, je m’y attarde afin de tenter d’apporter un éclairage informatif et préventif, si ce n’est curatif.

En 2020, je sors aux éditions Eyrolles Les séparations qui nous font grandir. Sortir de prison, oui. Se séparer de ce qui était attaché à la prison en croyances, en convictions, en émotions, en ressentis, en loyauté contrainte est essentiel. Pour pouvoir se détacher, « rompre » avec des liens trop contraignants, trop invalidants, trop lourds pour pouvoir vivre.

L’addition s’il vous plaît

L’addition s’il vous plaît

Vivre et quitter une personne toxique a un coût. La facture est considérable.

  • Mouchoirs (innombrables)
  • Heures passées à attendre, à anticiper, à imaginer le pire, à espérer le meilleur, à reconstituer l’histoire, à tenter de donner un sens à cette histoire ; heures perdues à trembler
  • Famille, amis, proches, travail, activités perdus de vue, arrêtés. ceux qui fuient quand la parole se libère, conscients de ne rien pouvoir faire et trop lâches pour assumer
  • Appels aux avocats, aux thérapeutes. Les rendez-vous, les minutes et parfois les heures dans les salles d’attente, les trajets la peur au ventre d’entendre qu’on ne peut rien pour vous, que c’est (peut-être) votre faute, que « ça va aller mieux maintenant », qu’il faut du temps, que « vous êtes sûr.e ? », que « un enfant n’est pas victime, il est témoin », que « vous croyez votre enfant ? »…
    Ces heures de remise en cause, de questionnements culpabilisants, de doutes qui ne cessent de grossir
  • Médicaments, traitements, plantes, hypnose, méditation, formation pour combattre et lutter contre la migraine, contre l’insomnie, contre l’anxiété, contre toute somatisation, jusqu’aux plus graves, aux plus handicapantes. Contre les envies suicidaires, contre la peur de demain, contre la peur d’hier, contre l’isolement
  • Temps passé à se dire : « Pourquoi ? », « Qu’est-ce que j’ai fait ? », « Et s’il avait raison ? »
  • Tribunal ; dossiers à constituer, photocopies à faire, accusés de réception à envoyer, à aller chercher, convocations sans raison, les convocations auxquelles il faut se présenter sans paniquer, reports, incidents de procédures, délais, ajournements, urgences qui n’en sont pas, demandes sans réponses…
  • Jours d’insultes et nuits de cauchemars. Et les marques sur le visage, celles du temps, celles de la peur, celles des coups qui ne s’effacent plus. Perte d’un travail, difficulté voire impossibilité d’en chercher un autre ; la certitude d’être incompétent.e, nul.le, invalidé.e
  • Déménagement ; un quotidien à rebâtir, sans pouvoir imaginer de quoi chaque jour sera fait, de quoi le réfrigérateur sera rempli, et comment l’électricité sera payée
  • Téléphone, mails, textos… Les minutes, encore, à réfléchir avant de décrocher, avant de répondre, sans pleurer, sans trembler. Les numéros bloqués et les juges qui en déduisent un refus de communiquer. Et c’est la faute. Vous ne parlez pas à l’ex conjoint violent ? Vous voulez l’éloigner des enfants. Vous ne communiquez pas avec lui ? Vous voulez l’éloigner des enfants. Vous transmettez toutes les informations demandées ? Vous le harcelez. Vous communiquez toujours trop ou trop peu et si vous ne communiquez plus, vous êtes « aliénant.e »
  • Vacances gâchées, vacances reportées, vacances annulées. Le repos impossible à trouver tant l’estomac est noué, l’esprit préoccupé. L’emploi du temps sans cesse bousculé par « l’autre », et la victime qui se met à dépendre de ses ordres, contre-ordres, exigences, urgences, accusations, le plus souvent orchestrés autour des enfants
  • Expertises sociales et psychologiques, MIJE, AEMO
  • Professionnels mal informés, mal préparés, auxquels il faut raconter, en pensant perdre encore du temps. Qui vont écouter distraitement, remettre en cause, demander des explications
  • Enfants à consoler, à protéger, à rassurer, à soigner, à gâter, à retrouver
  • Le temps, toujours le temps, qui file entre vos doigts, jusqu’au jour où il n’y a plus de temps

… et les honoraires des avocats qui tombent ; les ordonnances des médecins qu’il faut régler ; les assurances qui ne couvrent rien, et surtout pas le temps perdu à essayer de vivre…

Et ne vous y trompez pas : les personnes manipulatrices et/ ou avec trouble de la personnalité narcissique savent ce qu’elles font. Ce qu’elles sont obligées de donner d’une main, elles vont tout faire pour le reprendre de l’autre. Quand elles n’ont pas mis un tel contrôle en amont que la victime est déjà privée de toute ressource.

La violence psychologique comporte toujours de la violence économique. Beaucoup de victimes se retrouvent sans emploi, sans revenu. Ou elles travaillent avec leur bourreau, pour leur bourreau. Sans être déclarées. Sans reconnaissance sociale et fiscale, sans déclaration à fournir, alors qu’il va leur être demandé un salaire, des revenus, des cautions bancaires… Dépendantes financièrement de leur persécuteur, elles n’ont pas la possibilité de quitter le logement familial. Ce logement peut être un bien commun, et les victimes savent qu’elles vont devoir se battre juridiquement pour obtenir la part qui leur revient. Isolées, elles n’ont pas toujours la possibilité de se réfugier dans leur famille ou chez des amis. Si elles le font, c’est pour un temps court. Déjà contraintes par la peur de partir, elles se sentent d’autant plus prisonnières qu’elles n’ont pas les moyens de partir.

Il faut parler également des enfants, adolescents, jeunes adultes, étudiants, qui n’ont pas les moyens de se loger, de régler le coût de leurs études, de leur quotidien. Qui restent sous l’emprise d’un père – ou d’une mère – manipulateur, en espérant que « ça va s’arranger » quand ils auront enfin un travail. Un travail qui ne leur plaira pas, s’ils en trouvent un, mais qu’ils accepteront pour un salaire aussi maigre soit-il, pour fuir. Il s’agit également de ces enfants devenus adultes, encore pris dans un schéma violent où se mêlent culpabilité face à un parent âgé et honte d’une enfance maltraitante, et se retrouvent spoliés, déshérités.
Alors, certes, la victime finit toujours par payer l’addition. Mais qui règle ensuite ce que chaque victime pourrait demander en indemnité ?

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

LE SYNDROME DE PETER PAN

Peter Pan. Un conte soi-disant destinés aux enfants, mais pas qu’aux enfants. Un conte dont Walt Disney s’est emparé, pour le vider en partie de sa substance. La mort, bien présente dans le récit de J.M. Barrie, n’apparaît que peu. Comme celle que Peter Pan donne aux enfants perdus lorsqu’ils décident de grandir ; celle de Crochet et du crocodile dont l’apparition est plus grotesque qu’effrayante ; celle de la jeunesse qui est vouée, en principe, non à disparaître mais à construire une personnalité.

« Je ne veux pas devenir un homme … jamais, dit-il avec passion. Je veux rester pour toujours un petit garçon et m’amuser. Alors, je me suis sauvé à Kensington Gardens et j’ai vécu longtemps avec les fées. »
Peter Pan – James Matthew Barrie

Peter s’obstine à rester un enfant pour toujours afin d’échapper aux devoirs et obligations du vieillissement. Il se mure alors dans un monde imaginaire qui est la représentation du monde de l’enfance.

La psychanalyste Kathleen Kelley-Laîné (1) éclaire l’histoire de J.M. Barrie sous l’angle de l’absence d’une mère endeuillée et donne à Peter le visage d’un enfant perdu c’est à dire abandonné ou mort, dans tous les cas, maltraité par des parents négligents.

Peter Pan souffrirait dès lors de « confusions handicapantes » dont l’une d’elles serait le fait que Peter agit tel un adolescent et se dit être « un garçon qui refuse de grandir ».

Régis Loisel (2), décèle la cruauté d’un monde enfantin car il n’y a pas de concept du Bien ou du Mal. Il n’y a pas de culpabilité, ni d’embarrassants souvenirs et encore moins de compassion et reconnaissance. Ce monde est « juste une société enfantine qui instaure des lois sans principe. Ici nous pouvons voir les dédales des passages sombres de l’enfance. Donc Régis Loisel nous dévoile les restrictions de ce monde enfantin par leurs sentiments égocentriques. Pour autant, cette bande-dessinée ne peut être considérée comme un préquelle du Peter Pan de J.M. Barrie.

Le terme « handicapant » est bien loin d’être exagéré. Peter Pan souffre de handicaps. Cet enfermement dans le monde de l’enfance lui permet ainsi d’éviter toutes les responsabilités inhérentes au monde de l’adulte.

Par analogie, le syndrome de Peter Pan désigne les enfants angoissés par l’idée de grandir et surtout les adultes qui ne se sentent pas à l’aise dans le monde des adultes. Il a été défini pour la première fois en 1983 par le psychanalyste Dan Kiley (3). Bien loin d’une psycho-pathologie ou d’une maladie, le syndrome de Peter Pan est une tendance de certains individus, « hommes de par leur âge, et enfants par leurs actes ».

Un enfant dans un corps d’adulte, voilà qui pourrait résumer le syndrome de Peter Pan. Autrement dit: la personne, de sexe masculin, passe directement de l’enfance à l’âge adulte, sans franchir les étapes qui jalonnent l’adolescence et permettent d’acquérir la maturité.

Il s’agit d’un ensemble de symptômes, plus ou moins intenses. Le plus souvent, le syndrome de Peter Pan se dévoile au début de l’âge adulte, quand l’individu est confronté à ses premières responsabilités. Les « Peter Pan » sont souvent décrits comme immatures, égocentriques et parfois manipulateurs. Ils sont toujours dans le déni, et rejettent avec virulence toute forme de critique. En listant rapidement ces symptômes au nombre de 7, on trouve :

  • L’incapacité d’exprimer les émotions telles qu’elles sont ressenties, car les «Peter Pan» ne savent pas ce qu’ils ressentent.
  • La procrastination, qui consiste à remettre au plus tard possible les tâches à accomplir.
  • La difficulté à se faire de vrais amis, malgré le grand désir d’appartenir à un groupe et l’angoisse de la solitude.
  • Le recours aux faux-fuyants pour ne pas avoir à admettre sa responsabilité («ce n’est pas ma faute!»). Ce comportement peut aboutir à la consommation de drogues pour tenter de faire disparaître les problèmes.
  • Un sentiment de colère et de culpabilité envers la mère. La personne «atteinte» du syndrome de Peter Pan voudrait se libérer de l’influence de celle-ci, mais culpabilise en le faisant. Les plus jeunes essaient d’apitoyer leur mère pour obtenir de l’argent.
  • Un désir d’être proche du père tout en ayant le sentiment que ce père ne pourra jamais offrir son approbation. Lorsqu’ils sont plus âgés, de 30 à 40 ans, les «Peter Pan» admirent leur père et n’admettent pas qu’il commette des fautes ou ait des limites.
  • De fréquents problèmes avec les femmes. Le «Peter Pan» peut cacher sa peur d’être rejeté et sa sensibilité derrière un masque cruel. Il ne supporte pas les femmes indépendantes, il a besoin de pouvoir protéger une femme dépendante. L’impuissance sociale se retrouve sur le plan sexuel.

Mais attention : un Peter Pan réunit plus ou moins ces symptômes, ou ne les laisse apparaître qu’en cas de nécessité. Par exemple, son rapport aux femmes et sa sexualité varient selon ses attentes, ses besoins, et même le moment. Sexualité et tendresse peuvent se confondre et il va donner dans une relation sexuelle presque mécanique, libératrice pour lui, ce qu’il ne peut donner autrement. Et si le risque de perdre une femme-mère se présente, il reprendra avec celle-ci un rôle séducteur, tout en cherchant ailleurs à conforter son image virile et puissante.

Confusions, mauvaise répartition des rôles, déni, cruauté vis-vis de ceux qui ne veulent plus être enfant, narcissisme et égoïsme, possessivité exagérée de ceux qui l’entourent, l’aiment, ou le protègent, exigences insatisfaites et permanentes. Moqueur, ironique, tout à tour joyeux ou méchant, il se moque de ce qui ne le concerne pas directement, rejette la responsabilité sur les autres, se précipite en sauveur tout en exigeant une reconnaissance et une soumission totales. À la fin de l’histoire, il finit par oublier ses anciens amis (et ennemis), et les anciennes aventures qu’il a vécues sont perpétuellement remplacées par de nouvelles. Tout, à part lui, est interchangeable ; il va chercher les enfants génération après génération et oublie à chaque fois les précédents. « Ainsi, les enfants, dès qu’une nouveauté les sollicite, sont-ils toujours prêts à abandonner aussitôt ceux qu’ils aiment le plus. »

Bien qu’ils soient prompts à blâmer les autres, il demeure extrêmement sensible au rejet. Reprocher ? Oui. Subir le reproche ? Non. Il a toujours une bonne excuse, une bonne raison. Et la tête penchée, œil de cocker en coin, il interdit toute contre argumentation le temps d’expliquer pourquoi il fut si cruel. Pause. Rémission. Et il recommence.

De fait il va avoir tendance à pousser les limites au-delà du raisonnable afin de « tester » cet amour. Ce besoin est tel qu’il ressent beaucoup de vide sauf quand il est entouré et au centre de l’attention.

Il pense que l’amour d’une compagne doit être comme un amour maternel inconditionnel et positif. C’est une pensée inconsciente et dont il se cache. Peter Pan mais dans un corps d’adulte, il retient les codes nécessaires et utiles qui trompent le monde, son monde, et lui avant tout. Mais livré à lui-même, il oublie tout, et les codes en premier lieu. S’il vous plait, merci ? Du superfétatoire sous-entendu et qui ne mérite pas d’être dit, puisque forcément son interlocuteur doit savoir qu’il le pense. En revanche, flatterie, amabilité, sourire et plaisanterie font de lui un homme à l’apparence sociable et conviviale. Plus les années passent et plus la culpabilité est grandissante, celle de n’avoir « rien fait » de sa vie pendant de nombreuses années, celle de dépendre des autres, d’une autre, généralement une femme, la Wendy du conte qui se voit alors attribuée un rôle de mère. Rôle qu’elle supportera à son corps défendant, ou non. Il y a alors interaction de deux personnalités.

Cette solitude et cette souffrance peuvent conduire à une dépendance alcoolique ou toxicologique. Il y a toujours une quête d’un absolu que lui seul peut déterminer, et qui varie selon les époques, les périodes, les nécessités. Il peut aller jusqu’à l’abandon total de toute responsabilité, s’en remettant complètement à cette Wendy qui lui tient lieu de mère. Comme un enfant de 4 ans, il se mettra dans des colères insupportables lorsqu’il n’obtiendra pas satisfaction, mais sa peur du rejet le conduira à se montrer, par la suite, doublement gentil – comme l’enfant de 4 ans, toujours, qui après avoir dit à sa mère « je ne t’aime plus » va lui dessiner un joli paysage et un cœur en espérant recevoir un baiser. « D’après l’opinion générale, Peter se conduisait pour l’instant d’une façon correcte uniquement pour endormir les soupçons de Wendy, mais on sentait qu’il ne tarderait pas à changer d’attitude, dès que serait prêt le nouveau costume que la fillette lui taillait contre son gré dans les plus méchants habits de Crochet. »

Il est très difficile de guérir du syndrome de Peter Pan, car il s’agit d’un cercle vicieux. « Bas les pattes, madame! Personne ne va m’attraper et faire de moi un adulte. » L’incompréhension du monde des adultes pousse la personne à s’isoler dans un monde d’abstraction, ce qui renforce encore le décalage et fait monter l’angoisse. Les personnes atteintes sont tellement dans le déni de leur problème qu’elles ne voient pas la nécessité de se prendre en charge. Seule la souffrance va pousser le malade à faire un travail sur lui-même, volontairement. Un travail long et difficile dans tous les cas, mais qui en vaut largement la peine

Face au syndrome de Peter Pan, Dan Kiley, suivi par le psychologue Jaime Lira, développe le syndrome de Wendy.

Le syndrome de Wendy se manifeste par une nécessité absolue de satisfaire les autres, et plus particulièrement en couple. La femme qui connaitra ce syndrome va surinvestir son rôle. Plus maternante que femme, elle sera séduite par le côté joueur, innocent, léger, de son compagnon, et prendra à sa charge toutes les responsabilités. Lorsqu’il faudra le confronter à la réalité, elle se heurtera à un mur, et continuera ce qu’elle faisait auparavant, cherchant à dédouaner son compagnon ou espérant un « mieux », toujours promis. « C’est la coutume, le soir, chez toutes les bonnes mères, une fois leurs petits endormis, d’aller fureter dans leurs esprits et d’y faire du rangement pour le lendemain matin, remettant à leurs places respectives les innombrables choses et notions qui se sont égaillées, égarées durant la journée. Si vous pouviez rester éveillés (ce qui, bien sûr, est impossible), vous surprendriez votre propre mère se livrant à cette activité et vous l’observeriez avec le plus vif intérêt. C’est un peu comme mettre de l’ordre dans un tiroir. Vous la verriez à genoux, je suppose, pensée, souriante, sur tout ce que vous recelez, se demandant où diable vous avez pris cette idée, allant de surprise en surprise — pas toujours agréable — pressant ceci contre sa joue qui lui paraît aussi doux qu’un chaton, rejetant en hâte cela hors de ça vue.

Quand vous vous réveillez le matin, le mal et les passions mauvaises avec lesquels vous vous êtes endormis au lit ont été pliés avec soin et relégués au fond de votre esprits ; et par dessus, bien aérées, sont étalées vos plus jolies pensées, prêtes à vous servir. »

Les comparaisons ou analogies au syndrome de Wendy seraient le parent qui a fait le travail de l’enfant, accompagne dans tous les projets, a pour objectifs de faciliter toujours la vie. Ou un membre d’un couple qui assume ou se voit contraint d’assumer sans s’opposer toutes les fonctions et décisions. La personne, en raison de sa crainte de rejet ou d’abandon, cherche trop à satisfaire.

Dans le conte Peter Pan, il ne faut pas oublier le rôle de la fée Clochette. « Clochette n’était pas totalement mauvaise ou, plutôt, elle était totalement mauvaise à ce moment-là tandis qu’à d’autres, elle était entièrement bonne. Les fées doivent être une chose ou l’autre: elles sont si petites qu’elles ne peuvent malheureusement héberger qu’un sentiment à la fois. »

Fée que Peter Pan recherche, dont il a besoin même à son corps défendant, qui lui permet de chasser ses angoisses et ses peurs. Elle est à la fois son tuteur, son ange gardien, et son contrôle. Et d’ailleurs, elle n’hésite pas à se fâcher (ce que Walt Disney transforme en bouderies), à s’éloigner pendant un temps, à le quitter. Peter Pan ne le supporte pas, il se désespère, ressent le rejet, se met en colère. Et lui fait payer. Très cher. Ce qui l’arrête ? Si Clochette plie. Sinon, il fuit, drapé dans sa superbe enfantine.

L’accumulation et la tentation modernes de « créer » des syndromes n’a pas épargné Clochette. La psychanalyste Sylvie Tenenbaum dans « Le syndrome de la fée Clochette » décrit ce syndrome et les femmes qui en seraient atteintes ou porteuses. « Clochette » est brillante, travailleuse, perfectionniste, enjôleuse, romantique parfois. Mais cette séductrice, experte en manipulation, n’est jamais satisfaite de ses conquêtes. En réalité, à force d’exigences forcément déçues, elle est tout le temps en proie à une colère intérieure qu’elle doit s’employer à cacher. Elle sait si bien « jeter de la poudre » aux yeux. C’est une fée, ne l’oublions pas !

Ainsi, nous nous retrouvons avec un adulte-enfant-tyran, une femme-mère-dépendante et une autre autoritaire-manipulatrice-possessive. Terrible trio, ou double duo, toujours dévastateur. Je ne positionne pas ainsi Clochette, dans cet article. Clochette assume le rôle de mère. Elle surveille, protège, met en garde, contrôle, punit. Elle n’est pas la maman que Wendy doit être. Selon Kathleen Kelley-Laîné : « Comme toutes les autres fées, Clochette symbolise la mère morte, celle qui ne vous quitte jamais car elle est toujours auprès de vous par son esprit. C’est ce qu’on dit. Clochette est ainsi : elle est l’ange gardien de Peter ; c’est elle qui trouve son ombre, et dans votre histoire, elle le découvre et le ramène sur l’île du Jamais-Jamais. D’une certaine manière, c’est elle qui met au monde Peter Pan. Elle est jalouse des autres femmes qui s’approchent de son Peter, comme le font les mères…« 

Elle a donc bien le rôle de mère – à la nuance près que dans le conte, elle ne veut pas voir son enfant, Peter Pan, s’envoler.
Mais dans la vie ? Dans la vie, elle sera celle qui succombera – elle aussi – au charme de Peter Pan. Tout en sentant qu’elle peut imposer une forme d’autorité bienveillante. Reste à savoir ce que son Peter Pan décidera. Grandir – souffrir pour grandir et renoncer à son pays imaginaire. Ou la rejeter, et conserver ce qu’il connaît le mieux : l’immaturité souvent cruelle.

©Anne-Laure Buffet

  • Peter Pan ou l’enfant triste – K. Kelley-Laine, Calmann-Levy
  • Peter Pan, bande dessinée, 6 volumes, Vents d’Ouest – Régis Loisel
  • «Le syndrome de Peter Pan – Ces hommes qui ont refusé de grandir» ; Dan Killey – Odile Jacob