LES SOUFFRANCES MORALES INFLIGÉES AUX ENFANTS

Les souffrances morales peuvent paraître anodines ; pourtant elles blessent profondément et durablement l’enfant qui en est victime. Les mots ou « expressions » familiales sont autant de petites blessures, de petites violences quotidiennes et répétées qui vont s’inscrire dans la mémoire et dans le comportement de l’enfant, et ce tout au long de sa vie, s’il n’en prend pas conscience et ne s’en détache pas.

«Tais-toi bien ! Ce que tu dis est stupide !»

«Tu n’es vraiment pas douée. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi !»

«Tu fais exprès de faire n’importe quoi ? Tu es incapable de te concentrer !»

L’enfant est déstabilisé. Le sentiment d’angoisse, d’insécurité, de détresse, et d’incapacité augmente à chaque fois qu’une de ces phrases se répète. La confiance en lui est atteinte. Ses besoins essentiels de reconnaissance, d’attention, de soins, et d’amour ainsi que de protection ne sont pas satisfaits.

Il finit par se vivre ainsi qu’on le décrit, c’est-à-dire nul, maladroit, minable,… et lorsque cette souffrance est affligée par les parents, elle est d’autant plus violente.

On peut constater facilement ce schéma classique et répété depuis de très nombreuses générations qui consiste à faire peur à l’enfant. Pour certains parents, cette peur est légitime : Elle aurait pour objet de protéger les enfants des dangers du monde, et prévenir les enfants de ces dangers. Or, le résultat atteint est exactement le contraire. Plutôt que de protéger un enfant, cela le met en très grande insécurité. L’enfant a peur parce qu’il doit obéir, l’enfant a donc peur de mal obéir, et soit se montrera rebelle, soit sera dans la totale soumission. L’enfant a peur parce qu’il doit réussir ses devoirs, passe sur ses devoirs un temps incroyable, jamais réellement récompensé. Et que dire du parent qui prend en otage l’autre parent pour menacer un enfant ? : «Si tu continues comme ça, je vais prévenir ton père, et tu vas voir  ce que tu vas prendre ! »
L’enfant encore petit découvre le monde au travers de ceux qui lui racontent ce monde. Ce qu’il ne connaît pas est insécurisant. Aussi il ne peut que croire ce qui lui est répétée par les adultes. Si l’inconnu ou l’étranger est présenté comme un danger, l’enfant va se construire avec cette peur et ne pourra pas s’en détacher.

Les parents qui utilisent la peur comme moyens éducatifs développent des craintes supplémentaires et interdisent à l’enfant de trouver un moyen de se rassurer.
De plus les adultes qui font peur à un enfant sont craints mais ne sont pas pour autant respectés. Lorsque l’adulte se met en colère, la plus grande peur de l’enfant reste la peur bien réelle conséquente à la violence des parents à son égard. Il a peur de la punition, peur d’un coup, et il n’est même pas en mesure de comprendre pourquoi. Est ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est de perdre l’affection de ses parents. Il est à la fois triste et en colère. Encore petit, il est incapable de se raisonner et de prendre du recul. La peur peut se transformer en terreur et les souvenirs de ses peurs restent fixés dans la mémoire de l’enfant lorsqu’il grandit. Les effets de cette peur développée pendant l’enfance persistent à l’âge adulte. Elle sont la cause de stress et d’angoisse. Elles occasionnent des inhibitions, de l’anxiété, une colère que l’adulte va retourner contre lui, une insécurité permanente. Et il ne faut pas oublier que le stress se traduit biologiquement par des bouleversements intenses.
Les enfants peuvent également développer des troubles de la personnalité : personnalité borderline, narcissique, compulsive et paranoïaque.

Enfin, il faut prendre en compte la confusion des sentiments générée chez l’enfant victime de maltraitance. Lorsque l’enfant réalise que la personne qui l’humilie, le maltraite, le rabaisse, est également la personne qu’il est censé aimer, à laquelle il est attaché, qui se présente en modèle et en personne responsable, cet enfant ne peut vivre qu’un immense désarroi. La compréhension et la signification de l’amour et de l’attachement subissent alors des distorsions et des confusions. Détacher amour et souffrance, distinguer violence et protection, s’autoriser de la bienveillance et de l’attention, avoir confiance, devient alors impossible.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet.contact@gmail.com

LE SYNDROME DE WENDY

Avant toute chose il est indispensable de faire une mise en garde  : qu’il s’agisse du syndrome de Peter Pan, de celui de Wendy, de la fée Clochette, et pourquoi pas de Crochet, du crocodile ou encore de la chienne Nana, il ne s’agit pas de réalités scientifiques, de pathologies reconnues par le DSM V, ou de diagnostics pouvant être posés de manière formelle.

« Je suppose que Wendy devait trouver son séjour particulièrement enchanteur, car sa turbulente famille lui donnait fort à faire. Elle n’avait même pas le temps de monter prendre le frais, sinon le soir et encore, avec une chaussette à la main. »
Peter Pan – Sir J.-M. Barrie

Ce sont des pistes de réflexion fondées sur des analogies avec des figures stéréotypées et parlantes pour chacun, car véhiculées par des mythes et des contes qui, appris dès l’enfance, permettent au lecteur une identification ou une compréhension. Mais comme toute piste, si elle doit être suivie, elle ne se suffit pas à elle-même.

Le succès de ces différents concepts profite de la vague psycho-pop (pop-psychology en américain), abréviation de l’expression psychologie populaire. Ces concepts sont exposés largement dans les médias et les ouvrages grand public.

Le risque majeur étant d’autoriser, avec une lecture rapide et parcellaire, une interprétation, un amalgame et une fausse compréhension d’une situation qui elle, peut être traumatique ou pathologique. En se contentant d’une lecture, et souvent sans consulter par la suite un professionnel, le lecteur ou la lectrice peut se retrouver à différents problèmes, comme l’ignorance de la solution possible, le déni de sa (ses) propres difficultés, la culpabilité accrue en se « reconnaissant » dans un profil stéréotypé…

Quoiqu’il en soit et à défaut d’une reconnaissance médicale (psychiatrique / psychanalytique) il reste indéniable que certains profils sont identifiables ou reconnaissables. Et comme nous avons tous besoin de les nommer, ces appellations ont ce mérite évident : elles permettent de mettre un nom, de visualiser une situation… et de s’encourager ou inviter à consulter afin de pouvoir débloquer une situation complexe et douloureuse.

Ce qui reste toujours incertain, c’est comment, et en combien de temps cette situation peut se débloquer. Et surtout, par quelles étapes et processus il faudra passer pour pouvoir s’en extraire.

Dans un article précédent, j’évoquais le syndrome de Peter Pan. Adulte immature, enfant orgueilleux, jaloux, rêveur, agaçant, cruel, despotique et insouciant, il vit en enfant dans un monde imaginaire, se déchargeant de toute responsabilité, de tout devoir, fuyant les engagements et rendant cruellement l’autre responsable de ses échecs et de ses angoisses.

Bien loin du charmant et plaisantin Peter Pan de Walt Disney, nous voilà face à un homme qui sait amuser et abuser la galerie qu’il se fabrique – pour finir, toujours, par la fuir quand elle se montre trop adulte, trop responsable – mais qui ne peut vivre seul, puisque comme chaque enfant il a besoin de sa maman.

Aussi, pendant obligé du syndrome de Peter Pan, il fallait bien en imaginer un autre pour que cette « maman » prenne vie. Et c’est ainsi qu’on vit naître le syndrome de Wendy.

Le syndrome de Wendy fait référence au même conte, celui de J.M. Barrie, puisque dans cette histoire, la jeune fille passe tout son temps à nettoyer la maison, à prendre soin de ses frères et des « enfants perdus »… Elle coud, brode, chante, lit, berce, console, nourrit, borde… Elle donne tout pour les autres, et c’est sa manière d’être heureuse. Grande sœur en âge (et donc toujours enfant), elle prend le relai de la maman – mère et veille sur les plus jeunes avec dévotion.

Les femmes « atteintes » du syndrome de Wendy se comportent exactement comme la Wendy du conte : elles se consacrent pleinement aux autres, affirment y trouver leur équilibre, en avoir besoin, le vivre comme une nécessité tout autant qu’un plaisir et non un devoir, faisant précéder leurs attentes par ceux des autres, quitte à sacrifier tout ce qui est important pour elle, loisirs et passions.

Ces personnes qui prennent soin des autres spontanément, sans que personne ne les y oblige, pensent qu’être attentionnée représente un moyen d’offrir leur amour. Mieux, ou pire, elles ne le pensent pas, elles en sont convaincues et ne peuvent imaginer la vie – leur vie – autrement.

Aussi, dans leur vie affective, et dans leur relation de couple, elles vont sans s’en rendre compte chercher un homme qui lui aura besoin de cette maman. Pour quelle raison en aura-t-il besoin ? Ce n’est pas la question, en l’instant. Car les causes peuvent être diverses, et parfois multiples. Ce qui est certain est que ce qui va séduire ces Wendy en puissance est le côté à la fois fantasque, léger, un peu perdu un peu paumé, enfant en tout cas, de l’homme qu’elles vont rencontrer.

C’est d’ailleurs pour cela que dans un premier temps ces femmes « Wendy » s’entendent formidablement bien avec des hommes « Peter Pan ». Ils se laissent ainsi porter et dorloter sans avoir rien à faire, pendant que leur conjointe gère toutes les responsabilités, enfants y compris. Quant à elles, elles n’y voient ni malice ni danger. Elles « assument » car elles se disent faites pour cela et heureuses ainsi.

Et jusque là tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, imaginaire. Peter Pan s’envole quand il le souhaite, revient chercher du réconfort, reçoit un baiser, et repart, et Wendy continue de chanter, de border, de cuisiner.

Mais nous ne vivons pas dans un monde imaginaire. Et même Wendy peut grandir. C’est d’ailleurs ce que l’on eut découvrir dans le film Hook, de Steven Spielberg (1991). Wendy y est représentée âgée. Et Peter, qui a fini par quitter le pays imaginaire, s’est marié. Avec Moira, la fille de Wendy. S’il a perdu son enfance, ses rêves et son imaginaire en devant lui-même devenir adulte, il va cependant être rattrapé par Clochette et Crochet.

Il n’est pas question d’analyser plus avant le film et surtout pas d’en tirer un énième syndrome.

Ce dont il est question, c’est bien de la maturité à laquelle peut un jour accéder Wendy. Si l’on peut considérer que tant qu’elle « joue » le rôle de maman, par un attachement insecure qu’elle compense en surinvestissant un rôle dans lequel elle se sacrifie bien plus qu’elle ne s’épanouit, si l’on peut admettre qu’elle n’est pas consciente de s’oublier en permanence et de taire ainsi sa personnalité réelle, nous sommes également dans l’obligation de penser que cette relation peut évoluer, voir se transformer radicalement.

Wendy ne souffre pas de cette position tant qu’aucune posture, aucun rôle ne se modifie.

Mais un risque majeur est qu’un jour, « Wendy » découvre que les personnes dont elle prend soin cessent d’avoir besoin d’elles. Elle se retrouve alors seule. S’en suit une perte de repères, une défiance vis-à-vis des autres et d’elle-même, une baisse de l’estime de soi, un trouble de l’attachement, et une dépendance accrue à celui – ceux qui s’éloignent d’elle. Incapable de les laisser « s’envoler », elle cherche à les retenir, par quelque moyen que ce soit, au risque d’entrer dans un jeu pervers de contrainte – soumission – victimisation – culpabilisation, dont elle ne saura plus sortir.

Et puisque l’on évoque l’aspect pervers, il ne faut pas oublier ces Wendy qui se sont soumises à un enfant-tyran, à un séducteur-manipulateur, à un abus de pouvoir oligarque sans lequel elles pensent ne pouvoir vivre et dont, pendant longtemps, elles ont cru pouvoir se satisfaire.

L’idée de ne plus s’occuper, ou de risquer de ne plus s’occuper de personne, de personne les plonge dans une sorte de terreur, car c’est le seul moyen qu’elles ont trouvé de se rendre utiles, et d’offrir de l’amour. Se sentant devenues inutiles et rejetées, elles se retrouvent dans un schéma déséquilibrant, dysfonctionnel, dans lequel elles n’ont plus de place même si elles vont s’investir d’autant plus pour conserver ce qu’elles pensaient être leur bien-être.

C’est précisément la question de l’équilibre qui est en jeu. L’équilibre entre donner aux autres et donner à soi-même. Ou, plus exactement et pour remettre les choses dans un ordre plus logique et constructif : se donner à soi-même pour donner aux autres.

La première réaction d’une Wendy – ou de toute personne se croyant Wendy, sera la culpabilité, et la honte (il semble que l’on y revienne régulièrement – il semble donc que le pervers narcissique ne soit pas le seul à générer ce type de troubles). Culpabilité de s’être « laissée faire », honte de ne pas avoir dit non, d’avoir tout accepté, d’avoir cru à l’amour, de se sentir soudain l’esclave ou pour le moins la « petite bonne » d’individus subitement ingrats, méprisants, ignorants et dédaigneux.

Mise en abîme.

Wendy n’est plus rien. Et ce qu’elle redoute le plus, le rejet, l’abandon, et la perte d’amour, se matérialisent subitement sans qu’elle ne sache ni que faire ni comment réagit ni comment s’en sortir.

Et si l’on en revient au conte de Peter Pan, faut-il alors imaginer que ce sont les sirènes qui ont séduit l’entourage, ou Lili la Tigresse qui a usé de ses charmes et de sa captivité pour détourner de Wendy des personnalités au caractère de « sauveur » ? Non. L’abandon craint ou vécu par Wendy est un ressenti personnel, intrinsèque, lié à une absence de confiance ou d’estime de soi profondément ancrée et qui se traduit douloureusement lorsque son Peter Pan la quitte ou – pire sans doute – la détruit à force de manipulations.

Toute personne se retrouvant en ce profil de Wendy doit l’entendre, comme dit plus haut, comme une piste de réflexion. Et de travail, sur soi. Wendy n’est pas atteinte d’une « tare ». Il y a une raison à ce comportement, à cette nécessité d’être là pour les autres et de l’être totalement. Si elle souffre de son Peter Pan, la première des choses à faire n’est pas toujours de le fuir. De qui peut-elle alors s’occuper ? Est-elle même prête à s’occuper d’elle-même ?

Il s’agit de passer par une acceptation indispensable. Car, à force de tout donner aux autres, Wendy se sent vide et arrive un moment où ne seront ressentis que de l’insatisfaction, de la frustration et de la tristesse. L’acceptation est celle d’une réalité, et non de ce qui lui semble réel. Elle s’est investit, y a trouvé, pendant un temps, un épanouissement, de quoi combler un manque, un vide, ou un besoin. Et sans doute a t’elle réussi, en partie, puisque celui – ceux qu’elle maternait ont pu grandir. On peut alors voir apparaître un autre syndrome (oui, un autre encore) : celui du « nid vide ». (1) Syndrome qui, celui-ci, met directement en cause la relation mère – enfant d’un point de vue générationnel.

Mais la question qui se pose à Wendy est : qui est-elle, ELLE, réellement ? Qu’a t’elle enfoui au fond d’elle, qu’a t’elle tu, ignoré, caché ? De quoi a t’elle peur, pour ne pas le laisser s’exprimer, ou qui veut-elle être sans savoir comment s’y prendre et par quels chemins passer ?

Il lui sera répondu : « Penses à toi ! Ne t’oublies pas ! Reprends ton espace ! Ose dire non ! ». Il lui sera plus rarement dit, pour commencer : « Chacun a le droit d’avoir son temps, son lieu, son espace, sa réalité. Sa vie. Penser sa vie permet de penser celle des autres, non l’inverse. » Penser à soi n’est pas être égoïste, penser à soi est se donner la possibilité d’être encore une Wendy, mais une Wendy qui se mesure, qui pose des limites, met des freins, impose des règles, et le respect, pour elle-même.

Alors, à la lecture de ces articles résumant bien vite le syndrome de Wendy, il faut aussi savoir mettre de la distance. Il n’y a pas de condamnation à être dans une position maternelle / maternante, tant qu’elle ne devient pas sacrificielle. Tant qu’il n’y a pas perte de soi. Etre mère n’interdit pas d’être femme. Etre femme ne s’oppose pas à être mère.

Tout n’est pas que question d’équilibre. Mais lorsque le déséquilibre prédomine, le système ne tient jamais longtemps. Et c’est à Wendy d’aller chercher cet équilibre, de se l’approprier, pour retrouver ou prendre sa place.

Pour aller plus loin sur le thème de Wendy, il faut aussi s’intéresser au travail de Angelica Liddell, artiste, metteuse en scène, auteure et interprète espagnole. En 2013, elle écrit, met en scène et interprète Tout le ciel au-dessus de la Terre (le syndrome de Wendy).

La majeure partie du travail artistique d’Angélica Liddell tourne autour du thème de l’abandon, de la peur d’être abandonné et de la peine qu’un tel sentiment fait naître. Elle parle de la solitude en terre d’abondance. Pour la psychologie moderne, Peter et Wendy sont devenus l’incarnation de symptômes de plus en plus présents dans les sociétés occidentales. Des adultes font preuve d’immaturité émotionnelle, refusent de passer à l’âge adulte. Mais comment l’humanité peut-elle continuer à vivre dans un monde où les tentatives d’un seul individu pour vivre avec une seule autre personne engendrent des situations douloureuses et pathologique ?

Et si rien ne peut ramener l’heure

De la splendeur dans l’herbe, de l’éclat dans la fleur

Au lieu de pleurer, nous puiserons

Nos forces dans ce qui n’est plus.

Ces vers de William Wordsworth ponctuent, tel un leitmotiv, la création d’Angélica Liddell

La matrice de cette mise en scène, explique Angelica Liddell, fut la découverte de ce que l’on appelle, en psychologie, « dilemme (ou syndrome) de Wendy », qui se traduit par une peur pathologique de l’abandon. « Un jour, j’ai compris que ce que je ressentais avait un nom, le « syndrome de Wendy », en référence au personnage féminin dans Peter Pan, se souvient-elle.

Dans mon cas, il est associé à la perte de la jeunesse, quand ce que vous aimez commence à disparaître et vous plonge dans la solitude. » Le résultat, Todo el cielo…, est une forme théâtrale polymorphe et éclatée, qui prend, pendant les deux heures trente du spectacle, diverses incarnations : conte, récit de voyage, valse ou one-woman-show.

(1) Le jour où les enfants s’en vont – Béatrice Copper-Royer, Albin Michel

©Anne-Laure Buffet

CONFLIT DE LOYAUTE ET CONFUSIONS CHEZ L’ENFANT / L’ADOLESCENT

 » Le conflit de loyauté peut se définir comme un conflit intra-psychique né de l’impossibilité de choisir entre deux situations possibles, ce choix concernant le plus souvent les sentiments ou ce que nous croyons en être, envers des personnes qui nous sont chères. »

De façon générale, la violence conjugale est gardée secrète et les enfants y étant exposés sont souvent clairement avertis (par le parent violent et manipulateur, par le parent agressé et culpabilisé) qu’ils ne doivent pas révéler à quiconque la présence de cette violence. Ces enfants doivent ainsi sceller leurs souvenirs et ne pas aborder le sujet, bien que les conséquences de la violence continuent d’affecter leur vie quotidienne. Ils occultent, peuvent se retrouver en état dissociatif. Ils sont alors clivés. Certains, les « résilients », vont surmonter en se créant leurs propres structures de pensée.

Les travaux de Boszormenyi-Nagy (1), systémicien, évoquent la loyauté entre enfants et parents et des situations hors normes où l’enfant est parentifié, ce qui engendre une loyauté verticale non maintenue. Le conflit de loyauté amène alors une indifférenciation générationnelle favorisant un contexte incestuel voire l’inceste lui-même. Le conflit de loyauté, tout comme le conflit psychique, amène l’individu à ne plus savoir se positionner face à des contradictions entre ses désirs et ses devoirs.

Il a été démontré que ce « conflit de loyauté » dans lequel est durablement plongé l’enfant est très destructeur pour la construction de la personnalité future de l’enfant. Pour l’enfant, ce conflit intra-psychique naît de la profonde impossibilité de choisir entre le père et la mère.

Le conflit de loyauté est un trouble majeur auquel se trouvent confrontés de nombreux enfants de parents divorcés et qui doivent constamment composer entre les désirs des parents souvent contradictoires, et entre les obligations et interdictions diverses de ces deux parents qui ne parviennent plus à s’entendre.
Ce conflit parental est une forme de violence psychologique, et devient destructeur de part la répétitivité des messages contradictoires que peut recevoir l’enfant de la part de ces deux parents.

Comme le secret de la violence est gardé aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la famille, l’enfant qui désire comprendre la situation et ses sentiments face à celle-ci est forcé de le faire seul, ce qui augmente son sentiment d’isolement . Cette situation peut présenter des risques émotionnels et physiques pour les enfants, les jeunes n’étant pas totalement conscients de la sévérité de la violence ni du risque actuel ou du potentiel de danger physique y étant associé.

Les rapports avec les parents sont modifiés, inversés, et déstructurants. L’enfant est souvent parentalisé. Ses repères trop faibles et trop mouvants l’empêchent de se structurer sereinement. Les jeunes peuvent percevoir leur mère comme étant faible et éprouver du mépris envers cette dernière. Ils peuvent alors percevoir leur père comme la personne détenant le pouvoir dans la famille, ce qui peut provoquer l’admiration des enfants.
Parfois, la mère peut aussi désirer quitter cet environnement violent et les enfants peuvent alors percevoir celle-ci comme la cause de la séparation de la famille et se ranger du côté de leur père. Les enfants peuvent donc éprouver des sentiments contradictoires alternants fréquemment entre l’amour et la haine, l’attachement et le détachement, la proximité et le rejet à l’égard de l’un ou l’autre de leurs parents. Par ailleurs, cette ambivalence est un processus normal du développement caractérisant le plus souvent les enfants autour de deux ans. Chez les enfants exposés à la violence conjugale, l’ambivalence est nettement présente et ce, à tous les âges.  Si l’exposition à la violence conjugale perdure, le conflit de loyauté de l’enfant peut devenir de plus en plus intense et ce jusqu’à devenir carrément insoutenable. L’enfant peut alors prendre position pour l’un ou l’autre de ses parents afin d’atténuer l’intensité de ses émotions déchirantes.

Un contexte de domination et d’agressivité

Il est aussi probable que le jeune prenne position en faveur du conjoint exerçant la violence et reproduise dans ses relations interpersonnelles, actuelles et futures, les comportements de domination et d’agression appris au sein de sa famille.
Les enfants s’alliant à leur père éprouvent de l’admiration envers la supériorité de ce dernier. Ils développent une vision dichotomique des conflits, caractérisée par la présence de gagnants et de perdants, et en viennent à concevoir la violence comme un moyen légitime d’obtenir la victoire lors de désaccords. La rage et la colère sont des éléments centraux du vécu émotionnel de ces jeunes.
Les enfants ayant intégré ce modèle sont également susceptibles de devenir eux-mêmes des agresseurs dans leurs futures relations intimes.

La recherche d’une image parentale. 

Le jeune pris dans le contexte conflictuel et de fait soumis au conflit de loyauté peut vouloir trouver dans son entourage une figure emblématique capable de remplacer celle défaillante. Il va se tourner vers un proche (membre de la famille, frère ou soeur aîné(e), éducateur, parent d’amis…), accordant alors à celui qu’il va désigner comme le remplaçant de son parent violent ou défaillant les qualités et les compétences qu’il veut. Le plus souvent ces qualités et ses compétences sont exagérées, fantasmées, compensant la souffrance tue du jeune en souffrance. Il va se montrer d’autant plus exigeant qu’il est en recherche de perfection, et ne fera de ce fait aucune concession à celui ou celle qu’il va désigner comme « remplaçant », comme figure emblématique.
Il faut cependant noter qu’un jeune particulièrement soumis à la violence sera d’autant plus fragilisé… Devenant à son tour une proie si la figure emblématique choisie par lui n’est pas bienveillante. Lui accordant une pleine et entière confiance, il ne se tiendra pas à l’écart de dangers qu’il ne peut deviner ou comprendre.

C’est à l’adulte pris comme figure emblématique de faire preuve de discernement. Quel que soit le comportement du père ou de la mère de l’enfant pris dans un intense conflit de loyauté, l’adulte « élu » doit savoir rester à sa place et rappeler à cet enfant qu’il n’est si son père, ni sa mère. Qu’il peut être un repère (attention, ce mot devient ici ambivalent : re-père…), qu’il peut l’accompagner, le guider, lui donner des limites. Qu’il accepte l’amour et la confiance de l’enfant tout comme il lui en donne. Mais il ne pourra jamais être celui ou celle que, de fait, il n’est pas : le géniteur de l’enfant.

(1)Avec la thérapie contextuelle, Yvan Boszormenyi-Nagy inaugure un nouveau paradigme en thérapie familiale : l’enfant n’est plus – selon la représentation en vigueur chez les psychanalystes – ce pervers polymorphe, tout-puissant, aux fantasmes incestueux et meurtriers, il est désormais capable de discernement, de réciprocité positive (logique du don) ou négative (logique de représailles), d’engagement face à ses parents souvent vulnérables et en conflit. L’enfant parentifié, se pose en premier tribunal de l’humanité ; il tente de réparer, au-delà de toute dette, ses parents ou ses ancêtres maltraités par la vie, par l’histoire ou par leurs liens.

INCESTE ET INCESTUEL

Rappel des derniers chiffres :
L’inceste c’est, encore aujourd’hui, 1 fille sur 5, 1 garçon sur 13.
C’est chez vos voisins, vos cousins, vos amis, vos proches. Peut-être chez vous.

L’incestuel est à l’inceste ce que la violence psychologique est à la violence physique : caché, tu, indicible, incompréhensible. Il en est la racine et la conséquence. Dans le secret le plus parfait, l’absolu mutisme. Il est criminel.

Le samedi 5 mars 2016, j’organisais un groupe de discussion autour d’un thème particulièrement douloureux, et intime : l’incestuel et l’inceste. Ce groupe s’est réuni en présence de Sophie Chauveau, écrivaine, auteure de La fabrique des pervers , paru en avril 2016 chez Gallimard. Sophie Chauveau est venue présenter son livre, « autobiographie » familiale, l’histoire des prédateurs sexuels de sa famille imposant l’inceste sur cinq générations. Un livre que Camille Kouchner évoque largement quand elle parle de son histoire et de son livre, La familia grande.


L’inceste, sujet encore bien trop tabou pour tout ce qu’il comporte de destruction et de violence sexuelle, ne peut être passé sous silence. L’ignorer, c’est ignorer les victimes de cette violence particulière, de cet acte criminel infligés par un parent (parent entendu au sens de la loi, donc comme tout ascendant ayant un lien d’autorité et d’éducation à son enfant. L’ignorer, c’est refuser d’entendre celles et ceux qui en ont été victimes, et qui le demeurent, même à l’âge adulte. L’ignorer, c’est admettre a contrario
qu’un parent puisse s’octroyer tous les droits sur son enfant, toutes les possessions et toutes les cruautés. Taire l’inceste, l’ignorer, le minimiser, se montrer « surpris », c’est être complice.
L’inceste est défini par la loi – modifiée en 2010 pour « élargir le champ des possibles coupables » – à toute personne ayant de fait ou de droit un rapport d’autorité à l’enfant au sein de la famille, incluant les frères et sœurs, les cousins, les conjoints suite à une nouvelle union. Jusqu’en 2010, l’inceste ne tombait pas sous le coup de la loi (loi de 1998) : c’est l’abus sexuel sur mineur, (aggravé si l’abuseur a une position parentale, éducative : père, beau-père, père adoptif, tuteur, éducateur…) qui était répréhensible et condamnable. (L’inceste entre adultes consentants n’est pas illégal…). Depuis, la loi du 8 février 2010 punissant spécifiquement l’inceste commis sur les mineurs, qui était jusqu’ici considéré comme une circonstance aggravante des crimes et délits sexuels, a été votée. Ce texte prévoit l’inscription de la notion d’inceste dans le code pénal et dispose que les viols et agressions sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis « au sein de la famille sur la personne d’un mineur par un ascendant, un frère, une sœur ou par toute autre personne, y compris s’il s’agit d’un concubin d’un membre de la famille, ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait ».
Si la loi condamne l’inceste, elle limite sa pénalisation dans le temps, puisque ce crime reste prescriptible ; et la prescription est de 30 ans une fois la majorité atteinte. Ce qui signifie que passé 48 ans, aucune plainte ne peut plus être déposée contre l’agresseur. Or, la fracture psychique et l’horreur vécue par les victimes causent souvent, avec le trauma, une amnésie. Et c’est bien longtemps après, … bien après 48 ans…, que la mémoire se réveille, autorisant la victime à dire. À dire. Mais pas à dénoncer. Car, au regard de la loi, il est trop tard pour le faire…

L’incestuel est un néologisme créé par Paul-Claude Racamier (médecin psychiatre) destiné à expliquer l’ambiance trouble dans une famille sans passage franc à des actes sexualisés. Il définit un climat malsain et délétère où les relations revêtent un caractère incestueux.
Le parent s’approprie le corps de son enfant sans le différencier de lui-même, sous couvert de principes éducatifs ou pour la santé de son enfant. Au contraire de l’inceste, le parent n’est pas forcément conscient, ni de l’interdit, ni de son érotisation si c’est le cas, ni des dégâts infligés à son enfant. Les enfants, n’ayant en référentiel que celui de leur famille, pensent qu’il s’agit-là d’un modèle légitime.

Le climat incestuel est une vraie relation incestueuse. L’enfant n’est envisagé ni dans son statut d’enfant ni de descendant. Les adultes se l’approprient et l’empêchent de se discerner d’eux.
Comme l’inceste « vrai », consommé, le climat incestuel transforme l’enfant en objet.
Le climat incestuel est d’autant plus pernicieux qu’il ne s’exprime pas, qu’il repose sur des sensations. L’enfant est dans le flou. Se fait-il des idées ? À l’âge adulte, l’autonomie est difficilement acquise puisque l’enfant appartient au(x) parent(s). L’adulte reste infantilisé. Il n’a pas le droit et ne peut se détacher. Il n’arrive pas à sortir de la fusion avec le(s) parent(s) incestueux.
L’incestualité s’oppose à l’interdit, niant les différences entre les sexes, les êtres et les générations. L’enfant confronte l’adulte à l’enfant en lui, souvent non séparé complètement de ses propres parents. Cette remise en cause chez l’adulte s’exprime par un laxisme étonnant, une réelle difficulté à prendre position face à l’enfant, à assumer sa place de parent qui pose les limites et détient la loi pour le bien-être de celui-ci. Cette attitude peut être associée à un sentiment de culpabilité qui pousse le parent à vouloir faire mieux ou autrement pour son enfant que ne l’ont fait ses propres parents avec lui. Le risque est de basculer dans un trop grand laxisme et de laisser l’enfant devenir « tout-puissant »

Inceste vient du latin in-castus, « impropre, impur ». Dans un sens proche, nous trouvons aussi le mot « souillé » qui signifie « tâcher quelque chose, le maculer, le couvrir de quelque chose qui salit » mais aussi « contaminer par l’introduction d’impuretés, de germes dangereux » ; et enfin : « altérer ce qui était pur, intact, irréprochable, le marquer d’une tache morale». « Souillé » désigne donc un acte physique, mais aussi un affront moral. Le sens étymologique de ces mots renvoie à la notion de limite : limite franchie, intrusion par quelque chose de dangereux qui salit. L’inceste se définit comme un rapport sexuel entre deux personnes de même parenté : d’un parent sur son enfant ou d’un frère sur une sœur. L’inceste renvoie à un événement qui a eu lieu effectivement, c’est une violence profonde, sans échappatoire, dirigée sur un corps souvent physiquement plus faible et sexuellement immature. Il en ressort pour l’enfant le secret, la honte, une culpabilité effrayante, une confusion et une perte de repères quant à ses propres limites face à la violence de l’effraction. C’est l’inceste physique. Mais si l’inceste exige un rapport sexuel, il n’est pas que cela, il est aussi un type de relation à l’enfant. L’idée sous-jacente étant que l’évitement de l’acte sexuel incestueux n’évite pas la relation incestueuse.

L’incestuel est « un inceste sans passage à l’acte ». Il y a un point commun à ces deux violences : tout « inceste », qu’il soit physique ou moral, est d’abord une emprise qui s’exerce à un niveau narcissique : « ce sont des affaires narcissiques avant d’être des affaires sexuelles» dit Racamier, « l’abus sexuel, quand il existe, ne prenant que la relève de l’abus narcissique ». L’incestuel
ne peut surgir et persister que si la famille est complice et / ou contaminée : on parle de famille pathologique. Dans l’incestuel, l’interdit social intériorisé fait défaut et est remplacé par l’emprise, visant à dénier toute distance entre l’enfant et le parent risquant d’entraîner la différenciation. Au-delà de cette notion de narcissisme existe le secret qu’il ne faut surtout pas lever. L’inceste perdure et se transmet, devenant presque une « marque de fabrique », en tout cas un moyen d’être inconsciemment « admis » comme membre à part entière de la famille. « J’ai appartenue à mon père, comme mes frères lui appartenaient. Il a laissé nos oncles nous toucher. Aujourd’hui, mes frères reproduisent avec mes nièces ce que nous avons vécu enfants. J’ai protégé les miens. J’ai coupé les ponts. J’ai voulu dénoncer. J’ai été traitée de menteuse. Je ne mens pas. Ils n’auront pas mes filles. »

L’incestuel, pour P.-C. Racamier, qualifie « ce qui dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement accomplies les formes génitales ». L’accent doit porter ici sur « non fantasmé ». L’inceste fantasmé, comme le meurtre fantasmé, définit en effet l’œdipe. L’inceste et l’incestuel ne relèvent pas du fantasme (du moins pas du fantasme mental) mais de l’agir (du fantasme agi).
Selon P.-C. Racamier : « L’inceste n’est pas l’œdipe, il en est même tout le contraire. »La relation incestuelle se définit comme « une relation extrêmement étroite, indissoluble, entre deux personnes que pourrait unir un inceste et qui cependant ne l’accomplissent pas, mais qui s’en donnent l’équivalent sous une forme apparemment banale et bénigne » (1992).
Ce qui différencie l’œdipe de l’inceste est qu’ici il y a un secret qui fait alliance avec un déni, le déni de la faute, le déni de la culpabilité. P.-C. Racamier affirme : « Le patient qui couche avec sa mère le fait non parce qu’il la désire, mais au contraire pour éviter de la désirer. L’acte pare au fantasme : « l’inceste a une fonction, celui de pare-feu libidinal. En exauçant le désir il vise à le
tarir, évacué d’avance le désir sera satisfait sans fantasme. Il ne reste rien à
désirer.
« 
La banalisation apparaît comme un obstacle majeur à la possibilité de repérer l’incestuel. Elle est fréquente chez les pervers qui tentent de faire passer pour normales, voire naturelles des conduites ou des situations familiales dans lesquelles des liens incestuels ou incestueux sont à préserver à tout prix.

Le cadre familial incestuel réside dans une confusion des places au sein de la famille. L’incestuel commence avec l’exhibition sexuelle ou « inceste moral » : les actes de faire l’amour devant son enfant, parader nu, tenir des propos à caractère sexuel, visionner des films pornographiques avec son enfant… sont considérés comme relevant de l’incestuel. Utiliser son enfant comme confident de ses aventures sexuelles, le photographier nu 1 ou dans des situations érotiques également. L’atmosphère qui règne dans les familles incestuelles est à la fois saturée de sexualité latente et marquée de la plus grande pudibonderie : c’est ainsi
qu’on pourra éteindre la télévision pour épargner aux enfants la vue d’une scène d’amour, mais aller avec toute la famille passer régulièrement les vacances dans un camp de nudistes. Or si l’enfant exprime un malaise, celui-ci doit être entendu.
Personne n’est obligé – en principe – à se montrer nu, à s’exhiber, à être exhibé.
L’autorité n’y est pas reconnue, de même que l’altérité. Les enfants de ces familles sont des enfants mais en même temps ils peuvent – et souvent doivent – se poser comme parents des parents ou du moins remplir telle ou telle fonction parentale :
« Quand ton père n’est pas là, c’est toi l’homme de la maison. » Le fonctionnement incestuel est difficilement perceptible, il est parfois simplement indiqué par le fait que les enfants n’appellent pas leurs parents papa et maman mais les désignent par
leurs prénoms. « Quand j’ai eu 13 ans, ma mère a trouvé que « maman » était ridicule ; Je devais l’appeler par son prénom. Et nous devions être copines. »
La confusion des identités est importante. Il n’y a pas de limites entre vie privée et vie familiale. La porte de la chambre à coucher des parents ne ferme pas, les enfants ne sont pas protégés de la sexualité des parents. Cette chambre devient un lieu de rencontre de toute la famille, des enfants et des amis des enfants, la télévision étant le prétexte à toutes les intrusions : la confusion entre l’espace privé et public est prévalente et révélatrice d’incestualité.
L’incestualité constitue une forme de ce que l’on est en droit d’appeler un « meurtre psychique ».

L’inceste ou l’incestuel touchent toutes les catégories sociales, sans exception.
Il n’est pas rare d’entendre des cas de climats incestuels qui se sont mis en place sous l’œil bienveillant de l’entourage, qui fait mine de ne pas voir, de ne pas savoir, de ne pas pouvoir agir ou parler. La négation de l’incestuel, tout comme celle de l’inceste, est une deuxième trahison pour l’enfant. D’une part la protection attendue n’a pas été au rendez-vous. D’autre part, une chape de culpabilité se met en place car la personne concernée se surprend à penser qu’elle a exagéré les événements.
Voir à ce sujet Eva, de Simon Liberati – histoire de Eva Ionesco, fille de Irina Ionesco et utilisée
comme modèle par sa mère pour des photos à caractère érotique et/ou pornographique. Voir aussi
My little princess, réalisé par Eva Ionesco.


Les enfants n’ont comme référentiel que celui de leur propre famille et pensent qu’il s’agit-là d’un modèle légitime. Il est de bon ton d’être attentif sans excès aux signes pouvant traduire un certain mal-être chez son enfant. Il peut y avoir de la maladresse car certains parents ne voient pas grandir leurs enfants, une absence de sensibilité ou une envie de trop bien faire. C’est là qu’il faut être vigilant. Si l’adolescente montre sa gêne, que le fils détourne le regard de sa mère dénudée, que l’enfant devient tout-puissant, il est important de saisir ces signaux.
C’est dans la répétition de ces actes gênants que prend naissance l’incestuel, qui se différencié du geste banal d’un parent bienveillant. Ce dernier cessera toute activité mettant l’enfant mal à l’aise, alors que celui qui est pris dans l’incestuel, ignorera le
mal-être de l’enfant.
Le complexe d’Œdipe, formulé par Freud, évacue presque totalement la responsabilité des adultes dans la genèse des troubles psychiques. La psychanalyse et les avancées thérapeutiques qu’elle a suscitées durant le siècle dernier ont joué un rôle majeur dans la mise en lumière des traumatismes infantiles fondamentaux que sont l’inceste et les abus sexuels. Pourtant, dès l’origine du mouvement psychanalytique, quelques thérapeutes et théoriciens ont pris au sérieux la parole des patients qui leurs livraient émotions et souvenirs intimes : il s’agit de thérapeutes comme Sandor Ferenczi ou Wilhelm Stekel, disciples puis dissidents
de Freud. Pour Sandor Ferenczi, l’héritier spirituel un moment pressenti du père de la psychanalyse, son différend avec Freud et sa mise à l’écart par celui-ci résida clairement dans le fait que Ferenczi ne se décidait plus à remettre en question la réalité des traumatismes rapportés par ses différents patients. Certains textes et discours, dont notamment La confusion de langue entre les adultes et les enfants qui décrivait déjà à l’époque assez précisément et courageusement la dynamique psychologique de l’abus sexuel et incestueux, le tinrent définitivement à l’écart du courant analytique officiel. Ferenczi déclarait notamment que :  » le complexe d’Œdipe pourrait bien être le résultat d’actes réels commis par des adultes, c’est-à-dire de passions violentes à l’égard de l’enfant, qui alors développe une fixation, non par désir, mais par peur.  » ou encore  » L’objection, à savoir qu’il s’agissait de
fantasmes de l’enfant lui-même, c’est-à-dire de mensonges hystériques, perd de la force, par suite du nombre considérable de patients en analyse qui avouent eux-mêmes des voies de fait sur des enfants. « .
De fait, la plupart des souvenirs de scènes traumatiques ne se manifestent aux victimes que sous la forme de symptômes physiques, de troubles sexuels, d’angoisses cryptées, de fantasmes, de rêves ou de régressions sans rapport avec un
traumatisme consciemment remémoré par le sujet. Il est donc aisé pour un thérapeute de dire à son patient que ces images et émotions sont des fantasmes œdipiens, irréels et sans support historique dans la vie de celui-ci.
La théorie freudienne, déjà remise en cause par Ferenczi, le sera également, et entre autres, par Alice Miller. Avant tout praticienne, c’est ainsi qu’elle a pu avec ses écrits à partir de cas de personnages historiques ou de personnes dont a elle a
pu avoir la charge et elle a pu ainsi démontrer l’importance de certaines souffrances enfantines. L’enfant est un être en devenir, et s’il se sent menacé par son entourage, il devra non seulement faire face seul à ses pulsions et vivre dans la terreur des adultes. L’origine du trauma peut dans un processus psychothérapeutique aide à lever le voile sur des vécus plus que difficiles.
L’inceste est la trahison de la confiance la plus élémentaire et indispensable devant être la source de l’équilibre moral et physique d’une famille – quelle que soit la famille. L’inceste en effet, dans le nouveau cadre légal, est défini comme « toute atteinte sexuelle commise sur un mineur par son ascendant, son oncle ou sa tante, son frère ou sa sœur, sa nièce ou son neveu, le conjoint ou le concubin de ces derniers, et le partenaire lié par un PACS avec l’une de ces personnes. »
Le parent n’est donc plus entendu au sens génétique stricto sensu, mais de manière symbolique, comme celui ou celle détenant une autorité générationnelle et éducative sur l’enfant.

L’inceste est défini par le passage à l’acte physique et sexuel, comme la consommation d’une relation sexuelle entre un père et sa fille ou un frère et une sœur, une mère et son enfant ou petit-enfant… Les « combinaisons » sont aussi nombreuses que dramatiques, toutes aussi dramatiques, sans échelle de valeur. Toutes DETRUISENT.
Sont également qualifiés d’actes incestueux, les attouchements sur les parties sexuelles, forcés ou demandés.
L’inceste est un comportement qui exige le secret. L’enfant a nécessairement besoin dans sa construction d’affection, et que cette affection se manifeste par un contact (être pris dans les bras, recevoir un baiser…). Mais ces contacts ont leurs limites là où apparaissent les tabous et les valeurs de la société. Ce qui est interdit, prohibé par la loi ou la morale, à savoir le contact charnel, sexuel qui interrompt la possibilité de choisir et de s’opposer, ainsi eu la réflexion et l’évaluation des notions de bien et de mal, est source d’inceste.
Ainsi de ce grand-père qui apprenait à nager à ses petits-enfants. En apparence, rien de particulier à les tenir, en maillot de bain, dans l’eau, pour leur permettre l’acquisition de certains mouvements. Les parents laissaient leurs filles en toute confiance, se disant qu’elles avaient la chance d’être avec leurs grands-parents, au soleil, près d’une piscine. Cependant ce grand-père « profitait » de la situation pour glisser ses mains entre les cuisses de ses petites-filles, âgées de 8 et 6 ans. C’est l’aînée des deux petites files qui a alerté ses parents : «Papi me fait des guilis dans la culotte quand je nage et j’aime pas beaucoup. »

L’inceste est la maltraitance envers les enfants qui éveille le plus de dégoût, tout autant que de rejet. Longtemps tu ou nié, il est aujourd’hui, enfin !, un sujet de discussion publique. Pour autant, évoquer l’inceste, en éveiller le soupçon au sein d’une famille, est encore très difficile. Il ne faut pas oublier que l’inceste se produit quelque soit le milieu social, le pouvoir économique, le développement intellectuel et culturel de la famille.
« Je ne me suis rappelée des attouchements dont j’étais victime de la part de mon père qu’il n’y a très peu de temps. C’est un homme d’affaires important, un patron. C’est un notable, dans notre ville. Impossible pour moi de le dire : je n’ai pas été
crue par ma famille. Papa est trop intelligent et a trop bien réussi pour être capable d’inceste. Il a cherché à me faire taire. Cela fait un mois que je suis internée, suite à une HDT (Hospitalisation à la demande d’un tiers). »
L’adulte violent sexuellement ne sait pas contrôler ses pulsions. « Regardez-la, regardez ces vêtements, son maquillage, elle n’attendait que ça… ! » S’il est vrai que certains adolescents peuvent être provocants dans leurs attitudes ou leurs gestes,
par manque de recul, manque de limites et de repères, besoins de se découvrir et d’affirmer leur personnalité, c’est à l’adulte de mettre des limites. Il doit être en mesure d’exercer un contrôle, non sur l’autre, mais sur lui-même.
Selon l’AIVI, « l’inceste peut être un viol : soit, tout acte de pénétration par voie orale (fellation), anale (sodomie) ou vaginale imposé avec une partie du corps de l’agresseur (doigt, pénis…) ou par l’utilisation d’un objet. L’inceste peut aussi
prendre la forme d’une agression sexuelle consistant à imposer un toucher sur le corps de l’enfant avec son propre corps (se frotter contre l’enfant, cunnilingus, masturbation…) à des fins de satisfaction sexuelle. L’enfant peut être forcé à pratiquer des gestes de masturbation sur l’agresseur, à l’embrasser ou le toucher où il le demande.
L’inceste, c’est également le « nursing pathologique » : sous couvert d’actes d’hygiène ou de soins, l’agresseur assouvit ses pulsions en pratiquant des toilettes vulvaires trop fréquentes, des décalottages à répétition, des prises de la température
inutiles plusieurs fois par jour, lavements…et ce jusqu’à un âge avancé de l’enfant. C’est une relation extrêmement fusionnelle qui s’instaure dans laquelle l’enfant est un objet sexuel.
L’inceste inverse les rôles : l’enfant devient le parent du parent, crée la peur et place la victime dans une constante insécurité. L’acte en lui-même provoque une sidération et une dissociation (phénomène de se couper en deux : sortir de soi-même) pour survivre à l’insupportable.
L’inceste est tellement traumatisant que la victime doit dans la plupart des cas, pour survivre, oublier et se plonger dans le déni, mécanisme de défense qui se met en place pouvant provoquer l’oubli total des faits. Dans ce cas, personne ne peut savoir quand les souvenirs vont se manifester à nouveau.
L’inceste ne survient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. L’inceste survient dans des familles où les limites sont floues, parfois depuis plusieurs générations. L’inceste survient dans les familles à transactions incesteuses / incestuelles.

F. Amblard propose une typologie de 3 couples parentaux que l’on retrouverait dans les familles incestueuses :

  • père dominant, mère soumise, disqualifiée par le mari ; la fille est parentifiée
    jusqu’à remplacer la mère auprès du mari ;
  • père soumis, mère dominante : elle disqualifie, humilie, méprise le mari qui se «
    console » auprès de sa fille ;
  • père et mère dominants, l’enfant sert de régulateur de tensions conjugales ; le
    père se rapproche de la fille pour « punir » sa femme.
    L’équilibre de la famille repose sur le secret, maintenu par des injonctions contradictoires (double- bind) qui enferment l’enfant dans la confusion psychique : « nous sommes une famille exceptionnelle ; tu as bien de la chance, tu ne dois rien dire de ce qui se passe à la maison… ». La levée du non-dit ferait exploser la famille (placement, séparation, incarcération…). Dans tous les cas ces couples sont immatures, et par leur immaturité même ne peuvent envisager la séparation. L’agresseur implique la victime dans un conflit de loyauté pour obtenir son silence en utilisant des phrases du type : « Si tu parles, tu vas détruire la famille ».

    Conséquences de l’inceste
    Lorsque l’abus survient dans la vie d’un enfant, sa personnalité est en plein développement ; il est généralement déjà en carence affective, puisque l’inceste survient dans des familles à transactions incestueuses (flous des limites, flou générationnel, couple parental immature, emprise…). Les dégâts vont dépendre de l’âge, de la fréquence et de la répétition, la forme du traumatisme… Il n’y a pas d’inceste « soft ». Pour la victime, l’inceste, c’est Hiroshima.
    C’est une invasion sensorielle à laquelle il n’est pas préparé, physiologiquement (en fonction de l’âge) et psychiquement : l’enfant cherchait de la tendresse, de la reconnaissance, de l’attention, il reçoit du sexe. « Son système sensoriel est saturé,
    son système émotionnel est trompé » (Amblard, p. 27)
    a) Destruction de l’imaginaire
    L’imaginaire se construit sur un mélange de fantasmes oedipiens et de non-passage à l’acte (l’enfant fantasme « j’épouserai maman », « j’épouserai papa », mais bien sûr, ne passe pas à l’acte !). Mais dans l’abus, il y a passage à l’acte (du parent sur
    l’enfant) et absence de fantasme (le passage à l’acte du parent tue le fantasme sain de l’enfant) Le passage à l’acte détruit le fantasme puisque celui-ci peut être suivi de réalité : l’imaginaire est détruit.
    L’enfant abusé / incesté n’a plus de place, il n’est plus personne : l’abuseur ne reconnait pas l’autre dans son altérité, car il l’a pris comme un objet. L’enfant incesté est mis à une place qui n’est pas la sienne. Dans le développement de l’enfant, celui-ci constitue son identité dans le regard de l’autre. Là, l’autre ne le regarde pas, l’autre l’annihile. (Les abuseurs, lorsqu’ils abusent, sont sans empathie, ils n’éprouvent que leur propre monde mental qu’ils projettent sur l’autre : « c’est lui/elle qui voulait », « c’est lui/elle (la victime) qui avait envie, qui m’a allumé… »).
    b) L’enfermement dans la solitude
    l’enfant qui subi l’inceste est dans une confusion mentale totale ; tous ses repères, s’il en avait, ont volé en éclat ; il est
    comme pétrifié, enfermé par les injonctions contradictoires et le secret. Il n’est plus un enfant comme les autres ; seul parmi ses pairs, qui pourrait le comprendre ?…
    Conséquences de ces conséquences : l’enfant se coupe de son ressenti. Reste comme un magma de sensations non nommées, non reconnues : l’alcool, la drogue, l’anorexie, la boulimie, pourront être plus tard des moyens de faire taire ses sensations « inrepérables ».
    c) Culpabilité et honte : l’abus disqualifie l’enfant, « je suis nul, c’est de ma faute,
    c’est bien fait pour moi, de toute façon, je ne vaux rien ». Si l’abuseur a rendu l’enfant responsable, le sentiment de honte et de culpabilité sera renforcé… : il porte la honte que son agresseur ne ressent pas. En effet, la honte est une émotion humaine et sociale : elle est le « clignotant rouge » qui s’allume à chaque fois que nous risquons de franchir la ligne qui sépare l’humain et de l’inhumain. Le criminel ayant, pour franchir la ligne, refoulé (inconsciemment) sa honte, elle est projetée sur la victime, qui porte alors la honte de son agresseur.
    L’enfant victime n’est en rien coupable : toute la culpabilité appartient à l’abuseur, et aux adultes qui sont responsables de l’enfant et n’ont pas su/pu/voulu le protéger) ; les conséquences peuvent être alors que toute autre expérience de plaisir ramène à l’abus ; que le plaisir soit recherché de manière compulsive, et/ou que le plaisir de la relation affective soit clivé du plaisir sexuel.
    d) L’incapacité à dire non, à poser des limites
    L’enfant n’en a jamais connues (l’absence de limites préexistent à l’inceste). De plus l’envahissement corporel détruit la sensation de limites ; enfin, le fait de se couper de son ressenti augmente encore l’incapacité à ressentir les limites. Le
    développement de l’identité de l’enfant, en construction au moment de l’abus, s’arrête et se fige en se construisant sur l’abus.
    Le désir est devenu pervers ou dangereux, le plaisir est ambigu, le lien d’amour est trop risqué (on y risque son intégrité et son être), et la sexualité ne peut s’inscrire dans un lien d’amour.

    Le devenir de ces personnes victimes est abîmé, perturbé, fractionné, avec des risques graves qui s’étaleront dans le temps :
  • Dépressions chroniques
  • Délinquance,
  • Echec scolaire, professionnel
  • Troubles sexuels et troubles affectifs
  • Anorexie, boulimie, toutes les addictions,
  • Prostitution
  • Tentatives de suicide et/ou suicides
  • Bouffés d’angoisse
  • Bouffées délirantes, psychoses
  • Troubles graves de l’image corporelle
  • Rituels obsessionnels de lavage
  • Reproduction à la génération suivante (8%)
  • Sexualité compulsive ou absence de sexualité
  • Tendance à vivre des relations abusives (affectives, sexuelles,
    professionnelles…)
  • Incapacité à vivre simultanément amour et sexualité dans une même
    relation…

    L’AIVI est une association internationale à but non lucratif, animée par un groupe de survivants de l’inceste, de proches de survivants et de citoyens impliqués dans la lutte contre le fléau de l’inceste. Elle a été fondée par Isabelle Aubry, survivante de l’inceste, en 2000. L’association est ouverte aux victimes de l’inceste et à leurs proches et à toute personne citoyenne du monde, désireuse de soutenir la cause que nous défendons. L’inceste n’a pas de frontières, AIVI non plus. Partout où ce fléau sévit, nous avons une raison d’être et d’agir. http://aivi.org

  • Lire également ce témoignage : « Parfois on a envie que tout s’arrête, que toute cette souffrance et cette injustice cessent et laissent leur place à un bonheur indéfectible. On a banalisé l’inceste pendant des années alors qu’il est aujourd’hui qualifié du pire crime possible par des psychologues, des psychiatres, des professionnels de l’enfance ou du social. Le fait est que oui, c’est le pire crime possible. Bien sûr, les autres crimes sont horribles également, ils sont douloureux aussi ; nous ne disons pas le contraire. Seulement, l’inceste, par définition, c’est une personne ayant autorité (un père, une mère, un beau-père, une belle mère, une sœur, un frère, un grand père, une grande mère, un oncle une tante…) sur un enfant qui lui fait subir une agression sexuelle. Ça peut être des attouchements ou bien des viols. C’est une atrocité sans nom pour la victime. Ce que l’on a dans notre tête quand ça nous arrive, c’est du vide. Notre cerveau part dans une autre dimension parce que c’est beaucoup trop dur à accepter. On a mal, on a froid, on a peur mais on ne dit rien. Comment dire à sa mère « arrête ! qu’est ce que tu fais avec tes doigts en moi ? » ou à son père « mais papa, pourquoi tu mets ça en moi ? ». On ne dit rien, simplement parce que ce sont nos parents, parce que soit l’on ne sait pas que ce n’est pas normal, soit nous avons tant de respect pour la personne, pour la figure d’autorité qu’elle représente ;qu’on ose rien dire et qu’on ne se rebelle pas. Il n’y pas lieu donc, d’avoir de notion de consentement. Comment pourrait-on consentir à une atrocité de la sorte ? Comment pouvons-nous tenir tête à un adulte si conscient, qui sait ce qu’il fait ? Comment pouvons nous nous défendre quand on nous force ou bien refuser quand c’est amené avec tant de douceur. Nous sommes, nous étions des enfants, ce n’était pas à nous de dire « oui » ou « non ». Cette question n’a pas lieu d’être dans l’instruction. Tout, dans ces situations, est très paradoxal. On a besoin d’amour, alors on est prêts à tout pour ne jamais se retrouver seuls, on a besoin d’avoir une famille, alors on ne parle pas. Quand on parle, on fait tout pour nous faire taire. On dit que c’est nous le problème, que de toute façon, on a jamais rien compris à ce qu’étaient vraiment les relations familiales.
    Ces familles, c’est le royaume de l’omerta. Ces familles, elles culpabilisent les victimes, elles engorgent la justice et elles pourrissent des vies. On pourrait se dire qu’une fois que l’on a mis des mots sur nos maux ; tout va mieux, tout est fini. Ce n’est pas vrai, au contraire. Parler, c’est le début d’un long chemin de souffrance. Parler, c’est ramener une sorte de réalité dans cet incroyable monde indescriptible. C’est se remémorer des actes terribles, douloureux. C’est devoir aller porter plainte pour se faire entendre, c’est ensuite, entreprendre des psychanalyses, des thérapies de tout genre. Quand on a vécu ça, on est morts à l’intérieur. On a beau mettre tout en œuvre pour vivre de façon agréable, en essayant de créer du lien avec les gens qui nous entourent, en essayant de se rendre utile : on est morts à l’intérieur. Tout en nous est déréglé, nous ne savons pas comment faire avec les gens, nous ne savons pas si l’on doit expliquer pourquoi on a si peur de prendre le bus, de marcher dans la rue. Nous ne savons tout simplement pas. On a plus de famille parce qu’on a parlé et que du coup, ils nous abandonnent (bien souvent littéralement, nous n’existons plus), mais en plus on doit supporter la double peine que nous inflige le dépôt de plainte. Nos parents, notre famille, qui doivent nous protéger, ne l’ont pas fait. C’est le grand problème : on a été construits sur des modèles complètement hors de toute réalité. L’après est loin d’être plus simple que le pendant. L’après est fait de cauchemars, de doutes, de peurs, de solitude, de pleurs. On est taraudés entre de la colère, l’envie de tout oublier, l’envie de faire bouger les lignes, l’incompréhension de la majorité des gens, l’envie d’être normaux, heureux et cet épuisement de toujours répéter. L’inceste touche énormément d’enfants. Ce ne sont pas las auteurs qu’il faut protéger ; ce sont ceux à qui on ôte a vie par cet acte. Ils sont toujours en vie physiquement, mais leur psychisme est mort. Ils deviennent addicts, dépressifs, violents, antipathiques, anorexiques, dangereux et reproduisent s’ils ne sont pas pris en charge à temps. Nous nous devons de faire en sorte que la société de demain soit composée d’adultes qui ont eu une enfance protégée. Nous ne pouvons pas nous permettre de sacrifier l’enfance parce que c’est moche de parler de tout ça. Nous sommes tenus de parler, nous sommes tenus de faire passer le message. » Emma Moulin

  • @Anne-Laure Buffet

    BIBLIOGRAPHIE
    Filmographie :
    Festen, de Thomas Vinterberg, 1998
    Les chatouilles, de Andréa Bescond et Eric Metayer, 2018

    Essais :
    Les prisons familiales – Anne-Laure Buffet, Eyrolles 2019
    Les mères qui blessent – Anne-Laure Buffet, Eyrolles 2018
    Confusion de langue entre les adultes et l’enfant – Sandor Ferenczi, Petite
    bibliothèque Payot
    Incestes – Puf
    Enfants violés et violentés, le scandale ignoré – Gérard Lopez, Dunod
    Les abus sexuels – Pr Florence Thibaut, Odile Jacob
    Le livre noir des violences sexuelles – Dr Muriel Salmona, Dunod
    Jouer au papa et à l’amant, de l’amour des petites filles – Nancy Huston, Ramsay

    Autobiographies :
    La fabrique des pervers, Sophie Chauveau, Gallimard 2016
    La familia grande – Camille Kouchner, Le Seuil
    Le petit vélo blanc – Cécile B., Calmann-Lévy
    Renaître de ses hontes – Laurence Noëlle, Le Passeur
    Ne le dis pas à maman, suivi de Ils ont laissé papa revenir – Toni Maguire, Le livre de Poche
    La porte du fond, Christiane Rochefort, Grasset 1988

LE SILENCE DES VICTIMES



RA : Croyez-vous au pervers narcissique ? 
ALB : Vous me demandez si j’y crois, comme on demande si l’on croit aux esprits, ou aux fantômes. Je ne crois pas au « pervers narcissique ». Il ne s’agit pas d’y croire. Il s’agit d’affirmer qu’il existe une part de la population, que l’on appelle « pervers.e narcissique » depuis que Racamier l’a dénommée ainsi, qui se trouve dysfonctionnelle, destructrice, maltraitante, malveillante. Cette « catégorie » de personnes représenterait 2% de la population. Je ne sais pas comment les statistiques sont faites, et je vois mal des enquêtes et sondages possibles : un ou une pervers narcissique ne se reconnaîtra jamais comme tel.le ; quant aux victimes, elles utilisent aujourd’hui volontiers ce terme, alors que l’on peut être victime de nombreuses personnalités toxiques, aux comportements différents, et qui ne sont pas pour autant des « PN ». Mais l’utilisation médiatique est si forte qu’il est presque impossible de trouver un autre qualificatif. Aussi, « pervers narcissique » rentre dans le langage usuel. J’y reconnais un avantage, c’est d’être moins vulgaire que de traiter qui que ce soit de « salaud ». Mais c’est fausser très souvent une réalité.
En réalité, je crois bien plus aux violences psychologiques, aux victimes de celles-ci, à l’invisibilité des ces violences tout autant qu’à leur terribles conséquences, qu’à la nécessité de se battre pour savoir si le « PN » existe, et si tel individu est PN, ou jaloux, cruel, sociopathe…

RA : Le pervers narcissique serait donc particulier, à distinguer d’autres personnes maltraitantes. 
ALB : Oui. Tout comme un paranoïaque, un jaloux pathologique, un psycho-rigide… Ce sont des personnalités, des syndromes, des névroses ou des psychoses, des comportements différents. Le pervers narcissique « répond » à certains critères. Il met sa victime, quel que soit le contexte, sous emprise, en la dépersonnalisant, en la dénigrant, en la disqualifiant. Il est exempt de tout sentiment, mais il fonctionne sous l’impulsion de la colère et de l’envie. Il est extrêmement patient. Il faut souvent des années pour que la victime comprenne à qui elle a affaire. Il procède par répétition, récurrence, sans pour autant faire preuve de violence verbale ou physique tangible : il est sournois, perfide, insidieux, séducteur, affable, mielleux ; il arrive en « sauveur » dans la vie de sa proie, il se l’accapare, il la grignote lentement, et la laisse à terre, sans qu’elle ne puisse se rendre compte de ce qu’il se passe. Il envie le pouvoir, la puissance. Il agit toujours dans un huis-clos qui isole sa victime et l’empêche à la fois de réaliser, et de communiquer.

RA : Aujourd’hui beaucoup de victimes se disent victimes de PN. Qu’en pensez-vous ? 
ALB : Comme je vous l’ai dit, c’est un terme devenu commun. Ne sachant comment qualifier celui ou celle qui fait preuve de violence psychologique, les victimes parlent de PN. Certaines sont bien victimes de pervers narcissiques, d’autres luttent contre une autre forme de personnalité maltraitante. Ce qui compte pour moi n’est pas tant de qualifier l’agresseur de pervers narcissique, ou d’autre chose. Ce qui compte c’est comment, et jusqu’à quel point, il a été toxique pour sa victime ; et c’est d’accompagner cette victime lorsqu’elle cherche à s’en sortir et se reconstruire. Je ne combats pas bille en tête contre les pervers narcissiques et uniquement eux. Je suis du côté des victimes. Je suis là pour les entendre, les comprendre, les aider à reformuler, à analyser, à se distancier et se détacher de la violence vécue. Je suis là non pour catégoriser qui que ce soit, mais pour permettre à une personne en souffrance de sortir de cette souffrance et reconstruire son identité et sa personnalité.

RA : Si vous deviez remplacer pervers narcissique par un autre terme, que diriez-vous ? 
Le monstre. À l’apparence humaine, sans aucune humanité. Le vampire, qui ne supporte ni les miroirs ni la lumière, qui se nourrit en vidant sa victime de ce qui lui est essentiel. Le tyran mégalomane, sans morale, sans valeur, sans respect si ce n’est pour le pouvoir et la domination.
Mais aussi, le pas-grand-chose. Sans proie, sans victime, sans public, cet individu n’est rien qu’un pantin désarticulé et ridicule, grotesque.
Si nous avons tous besoin de rapports humains pour vivre, nous n’aspirons pas à détruire nos interlocuteurs, nos proches, notre entourage pour être. Le pervers narcissique n’aspire qu’à cela, la puissance et la destruction.