Enfant proie et adulte victime

Enfant proie et adulte victime

Quoi de plus facile que de modeler un enfant afin d’en obtenir un résultat, une fierté pour certains, une carte de visite ou un diplôme pour d’autres ? Ces enfants « fils de », ou « filles de », condamnés à réussir, à servir leurs parents et à se sacrifier.


Les enfants psychologiquement, physiquement, sexuellement victimes de maltraitance possèdent une vulnérabilité aigüe. Leur besoin d’être reconnus, protégés et aimés les empêche d’avoir le moindre recul, la moindre méfiance. Ce qui est vécu l’est au premier degré, comme ce qui est ressenti. Ce sont des enfants en quête perpétuelle de reconnaissance. Chaque signe qui leur est adressé est reçu comme cette reconnaissance tant espérée, sans qu’il ne leur soit possible d’analyser ou de s’opposer à ce qui ne leur convient pas. Habitués à obéir, à se taire, à devoir plaire et faire plaisir, ces enfants-proies n’ayant pas développé de mécanismes de défense propres vont être enclins une fois adultes à écouter la première belle et bonne parole venue, sans mettre aucune limite. Le prédateur sent la proie, repère ses fragilités et va s’en servir pour conquérir et dominer. Les proies vont être heureuses que l’on s’intéresse à elles, qu’on les regarde. Elles connaissent les notions de bien et de mal, mais ne savent pas se les appliquer et surtout les rendre pertinentes dans leur relation à l’autre.

Lucie, victime des comportements toxiques et incestuels de ses parents, tient à 24 ans, le raisonnement logique et objectif d’un adulte tant que son champ émotionnel n’est pas concerné. Quand il s’agit de sentiments, quand il lui faut s’impliquer dans une relation où elle pourrait être considérée, où un regard est porté sur elle, elle s’en remet totalement à l’autre, s’interdisant toute opinion, toute prise de recul. L’autre, l’adulte, sait mieux qu’elle, fait mieux qu’elle, il est autorisé à demander, à exiger sans qu’elle sache s’y opposer :

« Je me fais avoir à chaque fois, même quand les choses ne me plaisent pas. Je ne sais pas dire stop, je ne sais pas dire non. J’ai tellement peur d’être rejetée, de me retrouver seule, sans amis, sans personne. Je sais que j’accepte tout et trop, mais je n’arrive pas à faire autrement. Le pire pour moi, c’est le silence. Je préfère presque les conflits, mais en même temps je les fuis. Je fais des choses que je n’aime pas pour ne pas contrarier. Et j’en fais toujours plus. Le pire, c’est qu’au début de chacune de mes relations, je me suis dit que la personne avait un truc de bizarre, que je ne sentais pas. Mais je chassais cette pensée, et je m’en voulais. À chaque fois, je me répète : ce n’est pas ton père, ce n’est pas ta mère, faut pas voir le mal partout. Je ferais mieux de m’écouter, mais je n’y arrive pas. »

Lucie est loin d’être la seule dans ce cas. Les adultes victimes sont nombreux à tenir le même genre de propos : « La première fois que je l’ai vu, j’ai senti un malaise. Mais je n’ai pas voulu y prêter attention. Il était quand même très gentil, il m’écoutait… »

La première impression reste souvent la meilleure.
Pour un adulte souffrant de fragilités importantes, le discours parental trop entendu va resurgir comme un fantôme, empêchant toute réflexion et créant un conflit interne violent. Adulte, cette victime redevient enfant lorsqu’une demande ou une pression extérieure agissent sur sa relation affective à l’autre. Cet adulte, proie idéale pour un manipulateur, se comporte comme l’enfant qu’il a été avec ses parents. Et l’enfant-proie n’a pas de repères. Il lui a été empêché de se construire. Son champ émotionnel est dévasté. Il a reçu bien plus d’interdictions que d’autorisations, de contraintes que de libertés.


On ne peut parler des proies sans parler de leur prédateur.
Selon le Petit Robert, un prédateur est un pillard, un homme qui vit de rapines, de butin. C’est également un animal qui se nourrit de proies. Quant à la proie, il s’agit d’un être vivant dont un prédateur s’empare pour le dévorer. Le prédateur doit faire face à une urgence vitale : se nourrir pour vivre. Il doit traquer, chasser et tuer ce qui va le rassasier. Il est question de subsistance et de survie, pour le prédateur comme pour la proie.
Pour le prédateur il s’agit de posséder et anéantir pour pouvoir vivre.
Pour la proie, il s’agit de résister à la traque et à la mise à mort.

Pourquoi parler de prédateur et de proie lorsqu’il est question de violences psychologiques ?
Parce que ces deux forces qui s’opposent, ces deux manières de survivre sont les fondements de la violence psychologique. Le prédateur se sert toujours d’une arme. Animal, ces armes sont ses griffes ou ses crocs. Humain, ce sont ses mots et ses actes. Les victimes qui décrivent le comportement de leur agresseur reprennent souvent la même image : celle du chat et de la souris. Dans l’histoire, elles sont la souris. Quant au chat, il attend et guette. Il est persévérant. Parfois un peu joueur, répondant à son instinct. Enfin, à coups de crocs et de griffes, et après l’avoir épuisée, il va tuer la souris. C’est sa condition de chat, c’est un prédateur.

Le fonctionnement d’un humain prédateur est comparable en tout point à celui d’un animal. La question de la conscience du bien et du mal n’est pas à prendre en considération, en premier lieu. Il s’agit de survie, non de morale.


Si une définition de la violence psychologique devait être donnée, ce serait « un ensemble de comportements, paroles et actes, visant à satisfaire un individu – le prédateur – aux dépens d’un autre – la proie – pouvant aller jusqu’à la destruction complète et la mise à mort, et le plus souvent mis en œuvre sans que personne ne puisse en témoigner ».

Le prédateur qui va jusqu’à détruire sa proie devient alors son bourreau. Si, par souci de commodité, le bourreau est désigné au masculin, il ne faut jamais oublier qu’il peut être un homme ou une femme.

Le bourreau n’existe pas sans la victime. Il lui faut la traquer et la capturer. Tant qu’il est dans la quête sordide de son Graal, il est prédateur ou chasseur. Il est alors à la fois attirant, hypnotisant et repoussant, sans que ce soit explicable par la proie, à l’image de Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur ou de Mme de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses. Le prédateur engendre dans le même temps la fascination et le malaise. Mais la fascination prend le pas sur ce malaise. Et c’est souvent longtemps après qu’une victime se souvient dudit malaise, se rappelle la gêne, le sentiment d’être étouffée, coincée, empêchée d’agir ou de parler.

« Ma mère, elle est moche. Elle est laide. Elle a toujours été vieille, elle ne sourit jamais. Ou sauf pour faire mal. Je préfère quand elle ne sourit pas. En fait, ces sourires, ils font peur. Mais petite, je trouvais que c’était la plus belle et la plus classe. »

Une victime est séduite par des mots, des regards, des gestes et des caresses, des sourires, par une forme de tendresse, de douceur et d’intérêt qui masquent le seul but du prédateur : capturer, posséder et détruire. Elle a été séduite alors qu’elle était une proie visible et identifiable pour un prédateur. Et en tant que proie, elle devient objet du désir obsessionnel.

Dans le cadre de la violence psychologique, il faut oublier toute notion de morale. C’est à la morale que la proie s’accroche en pensant que « les choses vont changer », mais c’est presque à cause d’elle, la morale, que la proie devenue victime finit par perdre. C’est à la morale que l’enfant-proie donne une puissance magique censée le protéger de tout, mais une fois adulte, cet enfant qui n’a reçu comme modèle de moralité que celui de ses parents toxiques ne saura pas se préserver de comportements destructeurs.

La Nuit du chasseur (1955), film de Charles Laughton, adapté du roman homonymique de Davis Grubb.
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782). Mme de Merteuil est incarnée par Glenn Close dans l’adaptation cinématographique qu’en a donné Stephen Frears (1988).

LE SYNDROME DE PETER PAN

Peter Pan. Un conte soi-disant destinés aux enfants, mais pas qu’aux enfants. Un conte dont Walt Disney s’est emparé, pour le vider en partie de sa substance. La mort, bien présente dans le récit de J.M. Barrie, n’apparaît que peu. Comme celle que Peter Pan donne aux enfants perdus lorsqu’ils décident de grandir ; celle de Crochet et du crocodile dont l’apparition est plus grotesque qu’effrayante ; celle de la jeunesse qui est vouée, en principe, non à disparaître mais à construire une personnalité.

« Je ne veux pas devenir un homme … jamais, dit-il avec passion. Je veux rester pour toujours un petit garçon et m’amuser. Alors, je me suis sauvé à Kensington Gardens et j’ai vécu longtemps avec les fées. »
Peter Pan – James Matthew Barrie

Peter s’obstine à rester un enfant pour toujours afin d’échapper aux devoirs et obligations du vieillissement. Il se mure alors dans un monde imaginaire qui est la représentation du monde de l’enfance.

La psychanalyste Kathleen Kelley-Laîné (1) éclaire l’histoire de J.M. Barrie sous l’angle de l’absence d’une mère endeuillée et donne à Peter le visage d’un enfant perdu c’est à dire abandonné ou mort, dans tous les cas, maltraité par des parents négligents.

Peter Pan souffrirait dès lors de « confusions handicapantes » dont l’une d’elles serait le fait que Peter agit tel un adolescent et se dit être « un garçon qui refuse de grandir ».

Régis Loisel (2), décèle la cruauté d’un monde enfantin car il n’y a pas de concept du Bien ou du Mal. Il n’y a pas de culpabilité, ni d’embarrassants souvenirs et encore moins de compassion et reconnaissance. Ce monde est « juste une société enfantine qui instaure des lois sans principe. Ici nous pouvons voir les dédales des passages sombres de l’enfance. Donc Régis Loisel nous dévoile les restrictions de ce monde enfantin par leurs sentiments égocentriques. Pour autant, cette bande-dessinée ne peut être considérée comme un préquelle du Peter Pan de J.M. Barrie.

Le terme « handicapant » est bien loin d’être exagéré. Peter Pan souffre de handicaps. Cet enfermement dans le monde de l’enfance lui permet ainsi d’éviter toutes les responsabilités inhérentes au monde de l’adulte.

Par analogie, le syndrome de Peter Pan désigne les enfants angoissés par l’idée de grandir et surtout les adultes qui ne se sentent pas à l’aise dans le monde des adultes. Il a été défini pour la première fois en 1983 par le psychanalyste Dan Kiley (3). Bien loin d’une psycho-pathologie ou d’une maladie, le syndrome de Peter Pan est une tendance de certains individus, « hommes de par leur âge, et enfants par leurs actes ».

Un enfant dans un corps d’adulte, voilà qui pourrait résumer le syndrome de Peter Pan. Autrement dit: la personne, de sexe masculin, passe directement de l’enfance à l’âge adulte, sans franchir les étapes qui jalonnent l’adolescence et permettent d’acquérir la maturité.

Il s’agit d’un ensemble de symptômes, plus ou moins intenses. Le plus souvent, le syndrome de Peter Pan se dévoile au début de l’âge adulte, quand l’individu est confronté à ses premières responsabilités. Les « Peter Pan » sont souvent décrits comme immatures, égocentriques et parfois manipulateurs. Ils sont toujours dans le déni, et rejettent avec virulence toute forme de critique. En listant rapidement ces symptômes au nombre de 7, on trouve :

  • L’incapacité d’exprimer les émotions telles qu’elles sont ressenties, car les «Peter Pan» ne savent pas ce qu’ils ressentent.
  • La procrastination, qui consiste à remettre au plus tard possible les tâches à accomplir.
  • La difficulté à se faire de vrais amis, malgré le grand désir d’appartenir à un groupe et l’angoisse de la solitude.
  • Le recours aux faux-fuyants pour ne pas avoir à admettre sa responsabilité («ce n’est pas ma faute!»). Ce comportement peut aboutir à la consommation de drogues pour tenter de faire disparaître les problèmes.
  • Un sentiment de colère et de culpabilité envers la mère. La personne «atteinte» du syndrome de Peter Pan voudrait se libérer de l’influence de celle-ci, mais culpabilise en le faisant. Les plus jeunes essaient d’apitoyer leur mère pour obtenir de l’argent.
  • Un désir d’être proche du père tout en ayant le sentiment que ce père ne pourra jamais offrir son approbation. Lorsqu’ils sont plus âgés, de 30 à 40 ans, les «Peter Pan» admirent leur père et n’admettent pas qu’il commette des fautes ou ait des limites.
  • De fréquents problèmes avec les femmes. Le «Peter Pan» peut cacher sa peur d’être rejeté et sa sensibilité derrière un masque cruel. Il ne supporte pas les femmes indépendantes, il a besoin de pouvoir protéger une femme dépendante. L’impuissance sociale se retrouve sur le plan sexuel.

Mais attention : un Peter Pan réunit plus ou moins ces symptômes, ou ne les laisse apparaître qu’en cas de nécessité. Par exemple, son rapport aux femmes et sa sexualité varient selon ses attentes, ses besoins, et même le moment. Sexualité et tendresse peuvent se confondre et il va donner dans une relation sexuelle presque mécanique, libératrice pour lui, ce qu’il ne peut donner autrement. Et si le risque de perdre une femme-mère se présente, il reprendra avec celle-ci un rôle séducteur, tout en cherchant ailleurs à conforter son image virile et puissante.

Confusions, mauvaise répartition des rôles, déni, cruauté vis-vis de ceux qui ne veulent plus être enfant, narcissisme et égoïsme, possessivité exagérée de ceux qui l’entourent, l’aiment, ou le protègent, exigences insatisfaites et permanentes. Moqueur, ironique, tout à tour joyeux ou méchant, il se moque de ce qui ne le concerne pas directement, rejette la responsabilité sur les autres, se précipite en sauveur tout en exigeant une reconnaissance et une soumission totales. À la fin de l’histoire, il finit par oublier ses anciens amis (et ennemis), et les anciennes aventures qu’il a vécues sont perpétuellement remplacées par de nouvelles. Tout, à part lui, est interchangeable ; il va chercher les enfants génération après génération et oublie à chaque fois les précédents. « Ainsi, les enfants, dès qu’une nouveauté les sollicite, sont-ils toujours prêts à abandonner aussitôt ceux qu’ils aiment le plus. »

Bien qu’ils soient prompts à blâmer les autres, il demeure extrêmement sensible au rejet. Reprocher ? Oui. Subir le reproche ? Non. Il a toujours une bonne excuse, une bonne raison. Et la tête penchée, œil de cocker en coin, il interdit toute contre argumentation le temps d’expliquer pourquoi il fut si cruel. Pause. Rémission. Et il recommence.

De fait il va avoir tendance à pousser les limites au-delà du raisonnable afin de « tester » cet amour. Ce besoin est tel qu’il ressent beaucoup de vide sauf quand il est entouré et au centre de l’attention.

Il pense que l’amour d’une compagne doit être comme un amour maternel inconditionnel et positif. C’est une pensée inconsciente et dont il se cache. Peter Pan mais dans un corps d’adulte, il retient les codes nécessaires et utiles qui trompent le monde, son monde, et lui avant tout. Mais livré à lui-même, il oublie tout, et les codes en premier lieu. S’il vous plait, merci ? Du superfétatoire sous-entendu et qui ne mérite pas d’être dit, puisque forcément son interlocuteur doit savoir qu’il le pense. En revanche, flatterie, amabilité, sourire et plaisanterie font de lui un homme à l’apparence sociable et conviviale. Plus les années passent et plus la culpabilité est grandissante, celle de n’avoir « rien fait » de sa vie pendant de nombreuses années, celle de dépendre des autres, d’une autre, généralement une femme, la Wendy du conte qui se voit alors attribuée un rôle de mère. Rôle qu’elle supportera à son corps défendant, ou non. Il y a alors interaction de deux personnalités.

Cette solitude et cette souffrance peuvent conduire à une dépendance alcoolique ou toxicologique. Il y a toujours une quête d’un absolu que lui seul peut déterminer, et qui varie selon les époques, les périodes, les nécessités. Il peut aller jusqu’à l’abandon total de toute responsabilité, s’en remettant complètement à cette Wendy qui lui tient lieu de mère. Comme un enfant de 4 ans, il se mettra dans des colères insupportables lorsqu’il n’obtiendra pas satisfaction, mais sa peur du rejet le conduira à se montrer, par la suite, doublement gentil – comme l’enfant de 4 ans, toujours, qui après avoir dit à sa mère « je ne t’aime plus » va lui dessiner un joli paysage et un cœur en espérant recevoir un baiser. « D’après l’opinion générale, Peter se conduisait pour l’instant d’une façon correcte uniquement pour endormir les soupçons de Wendy, mais on sentait qu’il ne tarderait pas à changer d’attitude, dès que serait prêt le nouveau costume que la fillette lui taillait contre son gré dans les plus méchants habits de Crochet. »

Il est très difficile de guérir du syndrome de Peter Pan, car il s’agit d’un cercle vicieux. « Bas les pattes, madame! Personne ne va m’attraper et faire de moi un adulte. » L’incompréhension du monde des adultes pousse la personne à s’isoler dans un monde d’abstraction, ce qui renforce encore le décalage et fait monter l’angoisse. Les personnes atteintes sont tellement dans le déni de leur problème qu’elles ne voient pas la nécessité de se prendre en charge. Seule la souffrance va pousser le malade à faire un travail sur lui-même, volontairement. Un travail long et difficile dans tous les cas, mais qui en vaut largement la peine

Face au syndrome de Peter Pan, Dan Kiley, suivi par le psychologue Jaime Lira, développe le syndrome de Wendy.

Le syndrome de Wendy se manifeste par une nécessité absolue de satisfaire les autres, et plus particulièrement en couple. La femme qui connaitra ce syndrome va surinvestir son rôle. Plus maternante que femme, elle sera séduite par le côté joueur, innocent, léger, de son compagnon, et prendra à sa charge toutes les responsabilités. Lorsqu’il faudra le confronter à la réalité, elle se heurtera à un mur, et continuera ce qu’elle faisait auparavant, cherchant à dédouaner son compagnon ou espérant un « mieux », toujours promis. « C’est la coutume, le soir, chez toutes les bonnes mères, une fois leurs petits endormis, d’aller fureter dans leurs esprits et d’y faire du rangement pour le lendemain matin, remettant à leurs places respectives les innombrables choses et notions qui se sont égaillées, égarées durant la journée. Si vous pouviez rester éveillés (ce qui, bien sûr, est impossible), vous surprendriez votre propre mère se livrant à cette activité et vous l’observeriez avec le plus vif intérêt. C’est un peu comme mettre de l’ordre dans un tiroir. Vous la verriez à genoux, je suppose, pensée, souriante, sur tout ce que vous recelez, se demandant où diable vous avez pris cette idée, allant de surprise en surprise — pas toujours agréable — pressant ceci contre sa joue qui lui paraît aussi doux qu’un chaton, rejetant en hâte cela hors de ça vue.

Quand vous vous réveillez le matin, le mal et les passions mauvaises avec lesquels vous vous êtes endormis au lit ont été pliés avec soin et relégués au fond de votre esprits ; et par dessus, bien aérées, sont étalées vos plus jolies pensées, prêtes à vous servir. »

Les comparaisons ou analogies au syndrome de Wendy seraient le parent qui a fait le travail de l’enfant, accompagne dans tous les projets, a pour objectifs de faciliter toujours la vie. Ou un membre d’un couple qui assume ou se voit contraint d’assumer sans s’opposer toutes les fonctions et décisions. La personne, en raison de sa crainte de rejet ou d’abandon, cherche trop à satisfaire.

Dans le conte Peter Pan, il ne faut pas oublier le rôle de la fée Clochette. « Clochette n’était pas totalement mauvaise ou, plutôt, elle était totalement mauvaise à ce moment-là tandis qu’à d’autres, elle était entièrement bonne. Les fées doivent être une chose ou l’autre: elles sont si petites qu’elles ne peuvent malheureusement héberger qu’un sentiment à la fois. »

Fée que Peter Pan recherche, dont il a besoin même à son corps défendant, qui lui permet de chasser ses angoisses et ses peurs. Elle est à la fois son tuteur, son ange gardien, et son contrôle. Et d’ailleurs, elle n’hésite pas à se fâcher (ce que Walt Disney transforme en bouderies), à s’éloigner pendant un temps, à le quitter. Peter Pan ne le supporte pas, il se désespère, ressent le rejet, se met en colère. Et lui fait payer. Très cher. Ce qui l’arrête ? Si Clochette plie. Sinon, il fuit, drapé dans sa superbe enfantine.

L’accumulation et la tentation modernes de « créer » des syndromes n’a pas épargné Clochette. La psychanalyste Sylvie Tenenbaum dans « Le syndrome de la fée Clochette » décrit ce syndrome et les femmes qui en seraient atteintes ou porteuses. « Clochette » est brillante, travailleuse, perfectionniste, enjôleuse, romantique parfois. Mais cette séductrice, experte en manipulation, n’est jamais satisfaite de ses conquêtes. En réalité, à force d’exigences forcément déçues, elle est tout le temps en proie à une colère intérieure qu’elle doit s’employer à cacher. Elle sait si bien « jeter de la poudre » aux yeux. C’est une fée, ne l’oublions pas !

Ainsi, nous nous retrouvons avec un adulte-enfant-tyran, une femme-mère-dépendante et une autre autoritaire-manipulatrice-possessive. Terrible trio, ou double duo, toujours dévastateur. Je ne positionne pas ainsi Clochette, dans cet article. Clochette assume le rôle de mère. Elle surveille, protège, met en garde, contrôle, punit. Elle n’est pas la maman que Wendy doit être. Selon Kathleen Kelley-Laîné : « Comme toutes les autres fées, Clochette symbolise la mère morte, celle qui ne vous quitte jamais car elle est toujours auprès de vous par son esprit. C’est ce qu’on dit. Clochette est ainsi : elle est l’ange gardien de Peter ; c’est elle qui trouve son ombre, et dans votre histoire, elle le découvre et le ramène sur l’île du Jamais-Jamais. D’une certaine manière, c’est elle qui met au monde Peter Pan. Elle est jalouse des autres femmes qui s’approchent de son Peter, comme le font les mères…« 

Elle a donc bien le rôle de mère – à la nuance près que dans le conte, elle ne veut pas voir son enfant, Peter Pan, s’envoler.
Mais dans la vie ? Dans la vie, elle sera celle qui succombera – elle aussi – au charme de Peter Pan. Tout en sentant qu’elle peut imposer une forme d’autorité bienveillante. Reste à savoir ce que son Peter Pan décidera. Grandir – souffrir pour grandir et renoncer à son pays imaginaire. Ou la rejeter, et conserver ce qu’il connaît le mieux : l’immaturité souvent cruelle.

©Anne-Laure Buffet

  • Peter Pan ou l’enfant triste – K. Kelley-Laine, Calmann-Levy
  • Peter Pan, bande dessinée, 6 volumes, Vents d’Ouest – Régis Loisel
  • «Le syndrome de Peter Pan – Ces hommes qui ont refusé de grandir» ; Dan Killey – Odile Jacob

Les caractéristiques du manipulateur décryptées

En 1997, Isabelle Nazare Aga établit une liste de 30 caractéristiques permettant de repérer un manipulateur, homme, ou femme.
Cette liste a permis à bon ombre de personnes de comprendre une situation personnelle, d’essayer d’y faire face, de se déculpabiliser.
Depuis, 20 ans ont passé. Ces caractéristiques sont toujours aussi valables. Mais aujourd’hui, elles sont utilisées, disséminées un peu partout sur Internet, sans prise de recul, sans analyse. A la moindre friction dans un couple, ou dans n’importe quel type de relation, il est devenu courant d’y recourir, ou de proposer de les lire, afin de se demander si – oui ou non – nous avons affaire à un manipulateur. Ce qui entraîne des excès, des abus d’interprétation. Ce qui nuit à l’approche objective du travail d’Isabelle Nazare Aga, à la prise de distance qu’elle propose. Au-delà de cette liste, il faudrait une question, à laquelle seul le lecteur peut répondre : Suis-je en danger ?
Et pour aller plus loin : Suis-je une victime ? Mon comportement est-il celui d’une victime de manipulateur ?

Afin de mieux comprendre ces 30 caractéristiques, et les conséquences de chaque caractéristique sur les victimes, je vous en propose un petit décryptage.

Et avant tout, une mise en garde : Chacun peut, exceptionnellement, se comporter ainsi. C’est la répétition – la presque quotidienneté – qui fait de tel ou tel comportement un comportement manipulateur. C’est également le refus d’admettre l’existence de ces comportements qui les rend manipulateurs. Une personnalité bienveillante acceptera d’entendre qu’elle a mal agi, ou admettra qu’elle avait un objectif précis à un moment précis, mais que le comportement auquel il est fait référence ne fait pas partie de ses valeurs et de ses principes.

Enfin, on dit « le manipulateur », ce qui ne veut pas dire qu’il est forcément un homme. Le manipulateur est un homme, une femme, un individu dénué de toute reconnaissance de l’autre et ne servant qu’une seule personne : lui-même.

1 Il culpabilise les autres au nom du lien familial, de l’amitié, de l’amour, de la conscience professionnelle.

Il culpabilise, oui. Mais les mots utilisés ne sont pas forcément entendus comme culpabilisants. Les injonctions peuvent être dissimulées sous de faux compliments. Ex : « Tu es tellement jolie, tu mérites bien mieux et notre famille aussi qu’untel ou untel… »

Conséquence : la victime place ces notions avant tout, cherchant à ne les trahir en rien, et jamais. Elle s’observe, s’analyse et se critique en permanence, se sentant tenue par un devoir de loyauté considérable et devant être sans faille. Le moindre mot, le moindre geste qui n’irait pas dans le sens d’une de ces notions seraient alors vécus comme une trahison. Et la culpabilité ressentie serait d’autant plus forte.

2 Il reporte sa responsabilité sur les autres, ou se démet des siennes.

Il le fait en ayant toujours une bonne raison, un bon argument, qu’il semble impossible de contredire. Et ce bon argument, cette bonne raison vont, de plus, prendre appui sur une réalité objective non réfutable.

Ex : « Je t’ai laissé régler les questions concernant les enfants, puisque tu as fait le choix de ne pas travailler pour t’en occuper. Je pensais, en toute sincérité et en toute confiance, que si tu avais un souci tu m’en parlerais. Je n’y suis pour rien si tu préfères te taire. »

Conséquence : la victime va constamment chercher à savoir si elle fait bien, si elle pense bien, si elle comprend bien, si elle agit bien. Elle se croit tenue de « gérer » le quotidien, de régler toutes les difficultés. Elle est obligée, c’est-à-dire dans l’obligation de faire et de comprendre, sans jamais se tromper, sans aucun manquement possible. Son mode de pensée peut être résumer ainsi : « Si il m’a été confié telle mission, telle responsabilité, c’est que j’en ai la capacité ? Si je n’y arrive pas, c’est que je ne suis pas à la hauteur ou que j’ai fait croire quelque chose de faux. Je suis donc menteur, vantard, et incapable. C’est ma faute »

3 Il ne communique pas clairement ses demandes, ses besoins, ses sentiments et opinions.

Il ne le fait pas, car il n’en a pas, si ce n’est de surpasser tout et tous, et de détruire ce qui pourrait lui faire de l’ombre. Cependant il sait que cette absence est a-normale. Aussi, il invite, imite, et laisse son interlocuteur dans l’embarras et le flou.

Ex : « J’aimerai beaucoup partir enfin en vacances ». Oui, mais où ? Quand ? Comment ? Avec qui ? A l’interlocuteur de deviner et d’anticiper. Et s’il ne le fait pas, le couperet va tomber… car, par amour ou amitié pour le manipulateur, il devrait savoir, sans qu’il soit besoin de lui dire.

A noter, le « enfin », qui est prononcé sur un ton de reproche, comme si l’interlocuteur – la victime – empêchait les vacances ou ne savait pas s’en charger.

Conséquence : la victime va constamment se demander ce qui pourrait satisfaire le manipulateur. Elle ne va avoir de cesse de proposer, d’organiser, de prévoir, y consacrant un temps infini, concentrant ses pensées uniquement sur ce qu’elle imagine faire plaisir au manipulateur. Bien sûr, elle ne peut y arriver, le manipulateur prenant un malin plaisir à changer de goût, d’avis, d’opinion, pour ne jamais être contenté. Pour ne jamais avoir à dire merci. Pour conserver le contrôle de la pensée de sa victime. Pour l’empêcher de penser à quoi que ce soit ou qui que ce soit d’autre.

4 Il répond très souvent de façon floue.

La clarté et l’évidence sont dangereuses pour le manipulateur car non négociables. Un « oui » ou un « non » fermes ne laisse aucune porte de sortie, aucune liberté de manœuvre au manipulateur. Aussi, il va répondre par des formules à la fois alambiquées et mystérieuses, laissant planer l’incertitude.

Ex : « Je verrai plus tard » (mais le « plus tard » est indéfini), « Pourquoi me poser cette question, tu connais la réponse » (et l’interlocuteur se voit contraint de se taire, fouillant chaque centimètre de son cerveau en espérant trouver cette réponse qui est censée s’y trouver – et ne la trouvant pas, se sent de plus en plus bête)

Conséquence : la victime attend. C’est d’ailleurs part commune chez les victimes : elles attendent. Elles attendent un geste, un mot, un compliment, une critique, un encouragement. Elles attendent et finissent par ne plus rien faire, ne sachant que faire. Et lorsqu’à force d’attendre, elles ne font vraiment plus rien, se sentant inutiles, sans envie et sans projet, elles se le font reprocher, de plus en plus vertement.

5 Il change ses opinions, ses comportements, ses sentiments selon les personnes ou les situations.

Non seulement il est caméléon, et s’adapte en fonction du profit à tirer de son ou ses interlocuteurs, mais n’ayant aucun sentiment, il va servir à celui ou celle qui l’écoute ce qu’il devine être le plus profitable, à l’instant. Ainsi, dans la même journée, il sera athée puis pratiquant, plutôt de gauche, ou plutôt de droite, plutôt réservé ou plutôt prolixe. Et jamais il ne posera de manière tranchée une opinion, ce qui lui permet ces volte-faces constants, qu’il ne remet pas en cause, mais dont il se sert pour expliquer à sa victime qu’elle « ne comprend rien et n’a le sens ni de la mesure, ni de la nuance. »

Conséquence : la victime ne sait plus quoi penser. Elle ne sait plus si elle a vraiment entendue, vraiment compris, et mieux encore, si elle sait aimer vraiment celui sur lequel elle semble se tromper, encore, puisqu’elle n’a pas compris, pas saisi ses vrais sentiments.

6 Il invoque des raisons logiques pour déguiser ses demandes.

Comme il est gentil, le manipulateur, à ne vouloir n’y s’imposer, ni obliger, ni gêner son interlocuteur ! C’est souvent ainsi qu’il explique pourquoi il ne demande pas clairement ce qu’il souhaite ou désire. Mieux encore, il ira jusqu’à dire qu’il laisse ainsi son libre-arbitre, sa faculté de penser à son interlocuteur. Certes. A condition de penser comme lui, de vouloir comme lui, de faire comme lui.

Le terme « demande » devrait d’ailleurs être remplacé ici par « ordre ». Car une demande qui n’est pas assouvie ne devrait pas entraîner de conflit. Un ordre non respecté crée une tension. Ce que le manipulateur appelle demande n’est rien de moins qu’une injonction – et c’est ainsi que les victimes l’entendent, mais déguisée par des formules de politesse, par de l’obséquiosité, par de la flatterie, qui endorment la vigilance et la capacité de refus des victimes.

Conséquence : la victime se remet en cause. Il lui est laissé le choix de décider ; si elle se trompe, c’est qu’elle ne sait pas faire, n’est pas à la hauteur, n’a pas de goût, pas d’idée, pas d’imagination.

7 Il fait croire aux autres qu’ils doivent être parfaits, qu’ils ne doivent jamais changer d’avis, qu’ils doivent tout savoir et répondre immédiatement aux demandes et questions.

Et pour mieux le laisser croire, il va d’abord séduire et flatter. Puis, lentement, remettre en cause. Enfin, il critiquera, reprochera, et détruira.

Conséquence : la victime devient ultra perfectionniste sans savoir définir ce qu’est la perfection. Elle va s’épuiser, aller au bout de ses forces physiques et intellectuelles, se critiquer avant même d’avoir entrepris la moindre action, déjà convaincue de ne pas pouvoir y arriver, et mieux encore de ne pas pouvoir satisfaire les attentes, et enfin de décevoir celui qui lui fait tellement confiance…

8 Il met en doute les qualités, la compétence, la personnalité des autres : il critique sans en avoir l’air, dévalorise et juge.

Ainsi, il tient à l’écart, sème le doute, se met en valeur et en avant, et isole la victime. Le manipulateur n’admet que la lumière, la puissance et la gloire. Tout ce qui peut être un obstacle ou un frein doit être éliminé.

Ex : « Ce dossier est pas mal. Mais le travail n’a pas été confié à la bonne personne. C’est dommage, une fois de plus elle ne se montre pas à la hauteur, alors qu’elle pouvait saisir sa chance. »

Conséquence : la victime se met à juger sans s’en rendre compte ses proches, ses collègues de travail. Pour justifier les propos du manipulateur et ne pas le critiquer ou s’opposer à ce qui est dit, elle va se taire, couper court à la communication avec ses proches, s’en éloigner, ou chercher en eux la moindre faille qui conforte ce qui lui est dit par le manipulateur.

9 Il fait faire ses messages par autrui.

Incapable de dire clairement les choses, il se sert de la technique dangereuse du téléphone arabe. Les messages sont forcément tronqués, déformés, et il a ensuite tout loisir pour dire que tel message ne vient pas de lui, que tel autre n’est pas vrai, que tel autre encore est une interprétation, pas la réalité.

Conséquence : la victime ne sait plus distinguer le vrai du faux. Elle ne sait plus si ce qui lui est dit par un tiers est exact. Elle doute de ce qu’elle entend, de ce qu’elle comprend, et même du tiers.

10 Il sème la zizanie et crée la suspicion, divise pour mieux régner.

Si la situation est classique, malheureusement, en entreprise, elle est encore plus classique dans des familles ou l’un des parents – parfois les deux – manipule. Pour mieux contrôler la fratrie, et parfois l’autre parent, le parent manipulateur va glisser des petites phrases, des petites remarques, de façon anodine, mais qui s’infiltrent comme du poison dans l’esprit de ceux qui les entendent. Ainsi, la rivalité entre sœurs, le rejet d’un parent par ses enfants, la cruauté d’un enfant envers les autres… prennent leur source dans ce venin, qui fait naître suspicion, doute, jalousie, tristesse, rancœur…

Conséquence : même si la victime peut trouver que ces remarques sont anodines, ou exagérées, elle aura à force de les entendre – car la répétition œuvre dans le sens du manipulateur – une méfiance, une défiance vis-à-vis des autres. Elle va se tenir à distance, se taire et s’éloigner, ou faire le jeu du manipulateur en cherchant à se défendre ou se protéger.

11 Il sait se placer en victime pour qu’on le plaigne.

D’ailleurs rien n’est jamais de sa faute. Il aurait tellement aimé que les choses se passent autrement. Et il est tellement malheureux… En public, il est capable de pousser à bout – à mots couverts – sa victime, pour la mettre en colère, pour l’obliger à se montrer sur la défensive, à donner une fausse image d’elle-même.

Il va user de tous les moyens possibles, jusqu’aux procédures, se glissant dans la peau d’un saint de vitrail blessé et malheureux.

Conséquence : la victime doit se justifier en permanence. Aux yeux des tiers, elle est responsable ou coupable, et se sent comme telle. Elle est dénigrée, ou croit l’être. Et à trop se justifier, elle en perd toute crédibilité. Elle-même finit par ne plus se croire. Elle-même finit par penser qu’elle est coupable.

12 Il ignore les demandes même s’il dit s’en occuper.

Tout autant, il promet énormément mais ne fait jamais rien. C’est une fabrique de belles paroles sans jamais qu’elles soient suivies d’effet.

Conséquence : non seulement la victime doit faire ce que le manipulateur avait promis, mais elle ne se sent ni écoutée ni vue. Elle se sent perdre en intérêt, se convainc de ne pas en avoir, ou de ne pas savoir dire ou faire. Elle se sent inutile, vide. Transparente.

13 Il utilise les principes moraux des autres pour assouvir ses besoins.

Et ce pour une raison bien simple : lui-même n’en a pas. Ni principe, ni valeur, ni sens du bien et du mal. Ou plus exactement, il connaît le sens du bien et du mal à la condition que ce soit son bien, son mal. Le reste ne le concerne en rien, et ne le touche pas. En revanche, il sait d’instinct que la morale permet d’organiser une relation, un système. Il observe et s’en sert pour les appliquer aux autres.

En résumé, le manipulateur est l’incarnation du « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

Conséquence : la victime est soumise à des sermons et des rappels à l’ordre perpétuels. Elle vit aux côtés d’un censeur, d’un inquisiteur, qui, tel un Torquemada de salon, va chercher à la corriger, ou la punir en permanence.

14 Il menace de façon déguisée, ou pratique un chantage ouvert.

Ainsi, il instaure une ambiance de peur, de stress, permanents. Ce qui lui permet d’installer et de développer son contrôle sur sa victime. Il met en dépendance, de manière malsaine, et oblige à la soumission, par crainte de représailles verbales, ou physiques.

Ex : « Il vaudrait mieux que tu comprennes ce que je te demande sans que j’ai besoin de le répéter », ou encore : « Si tu ne suis pas mes conseils, ce sera la preuve que tu n’en n’as rien à faire de moi… »

Conséquence : la victime s’interdit de réfléchir. Elle est conditionnée à obéir. Au premier chantage, elle n’en tient pas compte. Le manipulateur va lui faire payer, car c’est pour lui une rébellion. Au deuxième chantage, présenté insidieusement, elle se pliera. Au troisième, elle perd déjà en personnalité.

15 Il change carrément de sujet au cours d’une conversation.

Toujours dans la nécessité d’entretenir le doute et le flou, ou encore pour ignorer sa victime, le manipulateur coupera court à une conversation entamée, s’imposant dans la discussion, et obligeant à parler d’autre chose.

Conséquence : la victime se sent là encore invisible, sans intérêt. Elle pense n’avoir aucune idée, aucune intelligence. Elle perd l’habitude de parler pour ne pas être à nouveau interrompue – elle entend alors qu’elle n’a jamais rien à dire, qu’elle est stupide. Elle perd en capacité et envie de s’exprimer, en privé, et en public. Elle devient mutique.

16 Il évite ou s’échappe de l’entretien, de la réunion.

S’il le fait par lâcheté, ce ne sera jamais présenté ainsi. Il fera croire à un rendez-vous plus important – ce qui dénigre l’intérêt du rendez-vous qu’il manque, à une urgence dont il ne peut parler, ajoutant du secret à son absence, à un souci personnel (santé, famille…) obligeant les autres à le plaindre.

Ainsi, il échappe à la confrontation, au risque de mis en échec ou d’être critiqué, à l’opposition. Si son discours tient face à un interlocuteur, il est en danger face au groupe, car dans le groupe il peut toujours se trouver une personne qui ne le croira pas et pourra le déstabiliser.

Conséquence : la victime « reste sur sa faim », doit se soumettre à des horaires et un changement perpétuel d’organisation et d’emploi du temps. Elle a de la compassion, elle surinvestit ce qu’elle doit réaliser, au risque de s’épuiser, pour soulager celui qui semble soudain en difficulté.

17 Il mise sur l’ignorance des autres et fait croire en sa supériorité.

Son discours transformera ignorance en incompétence. Il ne proposera jamais un enseignement sain, permettant à sa victime d’apprendre et de fait de développer ses propres compétences, il va la rabaisser, l’obligeant à se mésestimer. Il utilisera un discours compliqué, des phrases vides de sens mais complexes, faisant penser à ses interlocuteurs qu’ils ne comprennent rien. Excellent orateur, le manipulateur « s’écoute parler », et ne supporte aucune interruption.

Ex : « Je pensais que tu connaissais le sujet, il est tout à fait simple à comprendre, et nous aurions pu échanger toi et moi sur certains points. Il est bien dommage de ne pas pouvoir le faire mais je suis certain(e) qu’avec un peu de travail, tu seras bientôt à la hauteur pour pouvoir en discuter. »

Conséquence : la victime est peu à peu convaincue de ne rien savoir, et que cette absence de connaissance est de sa faute, tant il semble évident de savoir. Si dans un premier temps elle essaie d’apprendre, de s’informer, ce ne sera jamais assez, et elle se décourage au point de ne plus chercher à apprendre. Elle taira également ses connaissances, n’en sera plus sûre, et finira à nouveau par penser qu’elle est stupide.

18 Il ment.

Le mensonge n’est pas permanent mais régulier. Les vérités sont déformées, exagérées, enjolivées en fonction de ses besoins. Il invente des histoires, en les sachant fausses, par seul intérêt. Il sait qu’il ment.

Conséquence : la victime ne peut plus distinguer le vrai du faux. Elle passe des heures à analyser pour se rapprocher de la vérité. Mais quelle vérité ? puisqu’aucune ne semble vraiment vraie.

19 Il prêche le faux pour savoir le vrai.

Tout comme il divise pour mieux régner, le manipulateur est un parfait avocat du diable. Il sera alors tout sourire, tout sucre et tout miel, et la victime va se laisser berner et séduire.

Conséquence : la victime va lui livrer les informations recherchées sur un plateau et sans méfiance. Et avec ce qu’elle a fourni comme information, elle se fera écraser peu de temps après.

20 Il est égocentrique.

Le manipulateur sait parfaitement où se situe son nombril et l’entretien avec passion. Rien d’autre ne l’intéresse. Il est centré uniquement sur lui, sa réflexion, ses gestes, ses actes ont pour seul intérêt de nourrir ce « nombril ». Il est le nombril du monde, et tout doit tourner autour de lui et être fait dans son unique intérêt.

Conséquence : la victime doit se dévouer entièrement et exclusivement à cet être supérieur. Elle n’a pas le choix. Ce qui n’est pas fait pour lui sera jugé comme étant contre lui, et de ce fait rejeté, ignoré ou méprisé.

21 Il peut être jaloux.

Plus exactement, il peut se montrer jaloux. Car jaloux, il l’est intrinsèquement. Des autres, de ce qu’ils ont, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font. Il ne l’exprimera que s’il a un intérêt immédiat à le faire. Il sera alors dans la possession, et la destruction, par la parole, ou par le geste. Ce qui ne le sert pas ne doit pas exister et doit immédiatement être détruit.

Conséquence : la victime va couper les ponts avec ce qui était son passé. Sa famille, ses amis, ses études, son métier, ses goûts sont laissés de côté, abandonnés, pour ne pas permettre au manipulateur de soupçonner la moindre trahison, le moindre secret ; pour ne jamais être « pris en faute » ou à défaut.

22 Il ne supporte pas la critique et nie les évidences.

La remise en cause est impossible. C’est un crime de lèse-majesté qui doit immédiatement être puni. Le manipulateur n’admet pas la moindre opposition car il sait. Son pouvoir serait moindre s’il n’était pas omnipotent et omniscient. Aussi s’opposer à lui revient à se mettre en danger à l’instant même.

Conséquence : la victime accepte tout. Elle ne critique rien, ne juge rien, n’émet aucune idée contraire, approuve même ce qu’elle sait être faux, immoral, inutile.

Elle perd l’usage du « non », du refus, et développe une peur du conflit qui la maintient dans le silence et l’acceptation.

23 Il ne tient pas compte des droits, des besoins et des désirs des autres.

Tout simplement parce que l’autre n’existe pas ou uniquement pour le servir. L’altérité est une notion parfaitement opposée au fonctionnement manipulateur. L’autre est un objet, qui sera jeté ou détruit quand il ne sera plus utile. L’autre ne peut pas avoir d’idée, de sentiment, d’envie, de projet.

Conséquence : la victime va chercher à dire ce dont elle a besoin, ce qu’elle aime, ce qui lui plaît. Ses demandes et ses envies ne seront jamais écoutées et encore moins satisfaites. Là encore, elle va peu à peu perdre en personnalité. Elle va ignorer ses propres envies, et ses propres besoins, les croyant sans valeur et sans intérêt. Elle ne va plus s’écouter. Elle va s’oublier, totalement, au seul profit du manipulateur.

24 Il utilise souvent le dernier moment pour ordonner ou faire agir autrui.

Le manipulateur fonctionne et fait fonctionner dans l’urgence. Il déguisera ses demandes sous de faux compliments, ou au contraire en commençant par dénigrer et reprocher : « Vous auriez pu y penser avant ! Il faut toujours que je fasse tout tout seul… »

Conséquence : précipitation, stress, erreurs, conviction d’avoir tort… la victime pense qu’il lui appartient de répondre, tout de suite, parfaitement, et qu’elle est coupable de ne pas avoir anticipé une demande … qu’elle ne pouvait imaginer. La victime est privée de toute capacité de recul et de jugement. Elle vit dans l’instant présent, finit par tout accepter, est téléguidée, comme un automate. Elle possède une fonction marche – arrêt, et celui qui appuie sur le bouton, c’est le manipulateur.

25 Son discours paraît logique ou cohérent alors que ses attitudes répondent au schéma opposé.

Le manipulateur sait parler. Il est éloquent et convaincant. Il a toujours les bons arguments. Il semble même rassurant, et sécurisant… « on » lui fait confiance. Dans la pratique, il est désordonné, confus, désorganisé, imprécis, instable ; Mais le discours bien servi dupe ceux qui l’entendent. Ils s’y réfèrent et n’ont plus l’analyse nécessaire pour juger les actes. Ils s’en tiennent aux paroles, hypnotisés.

Conséquence : la victime tente de rapprocher les paroles des faits. Les paroles ayant une logique, elle va se reprocher de trouver un manque de logique aux faits, ou encore va se dire que l’action n’est pas terminée, que quelque chose d’autre va être mis en place. Elle est placée en situation d’attente, d’immobilisme. Ce que le manipulateur ne tardera pas à lui reprocher, comme il va lui reprocher son manque d’initiative, son incapacité à prendre des décisions, à mettre en place une action. L’accumulation des reproches pèse sur la victime comme des enclumes, et elle s’enfonce de plus en plus dans cet immobilisme mortifère.

26 Il flatte pour vous plaire, fait des cadeaux, se met soudain aux petits soins pour vous.

Séducteur un jour, séducteur toujours…Aucune manipulation ne fonctionne sans séduction. Elle en est l’origine et le fondement, et revient sans prévenir, souvent aux moments les plus critiques, pour rassurer, apaiser, et tromper un peu plus.

Conséquence : la victime croit en ce qu’il est commun d’appeler « la lune de miel ». Epuisée par les reproches, les critiques, le chantage, l’ignorance, elle se sent re-vivre. Elle s’imagine à nouveau vue, reconnue, aimée. Elle se rassure en se disant qu’elle s’est trompée. Qu’elle a sans doute mal analysé une situation. Qu’elle a sa part de responsabilité. Que chacun, pendant une période, peut être tendu, difficile, désagréable. Elle finit par penser que c’est de sa faute, qu’elle est trop exigeante, trop incohérente, trop « méchante ». Elle cède à la séduction. Elle se fait enfermer dans un schéma de violence psychologique, espérant ces lunes de miel, de plus en plus rares et brèves.

27 Il produit un sentiment de malaise ou de non-liberté.

Le manipulateur sème le doute, le flou, la confusion. Il oblige au contrôle, à l’hyper vigilance, à l’anticipation. Rien n’est naturel. Il absorbe l’oxygène, rend l’atmosphère pesante, oblige à raconter ses faits et gestes et jusqu’à dévoiler son jardin secret, de peur de se faire dire qu’il y a mensonge et dissimulation.

Conséquence : la victime n’est pas « à l’aise ». Elle vérifie chacune de ses paroles, chacun de ses actes, pour ne pas contrarier. Elle s’excuse, en permanence, de peur de déranger. Elle s’exprime de manière mesurée, redoutant d’être considérée comme agressive ou idiote. Elle respire moins bien. Son corps devient douloureux à force de se contracter ; La souffrance devient physique.

28 Il est parfaitement efficace pour atteindre ses propres buts mais aux dépens d’autrui.

Le manipulateur n’accepte que la gloire, la puissance et les sommets. Son objectif est de dominer, d’être puissant, seule valeur qu’il reconnaisse. L’autre n’existant pas ou uniquement à son profit, il sait s’en servir, comme d’un barreau d’échelle ou d’une marche d’escalier, pour continuer d’avancer et de grimper, sans se soucier des conséquences pour celui qu’il écrase.

Conséquence : la victime est petit à petit dépossédée de ce qu’elle est, de ses talents, de ses compétences. Utilisées uniquement afin de servir le manipulateur, elles s’amenuisent et la victime n’est plus à même de les considérer objectivement, puisque, aussitôt utilisées, aussitôt critiquées. En effet, si la victime savait se les attribuer réellement, elle pourrait en faire usage pour elle-même et de ce fait mettre en danger les rêves de grandeur du manipulateur. La victime est exploitée, et lorsque cette exploitation n’a plus de raison d’être, rejetée.

29 Il nous fait faire des choses que nous n’aurions probablement pas fait de notre propre gré.

Séducteur, convaincant, ou menaçant, il empêche la victime d’avoir le moindre libre arbitre. N’ayant ni valeur ni morale, il cherche son propre plaisir ou sa seule réussite, sans prendre en compte ce que d’autres vont transgresser pour lui. Il ne voit que le résultat, le moyen ne compte pas.

Conséquence : humiliations, compromissions, soumission, acceptation des abus… la victime est là aussi comme « télécommandée » et accepte, ou croit accepter, ce qui est contraire à ses valeurs. Que ce soit d’ordre matériel, financier, spirituel, physique, sexuel, la victime ne dit jamais non. Et comme elle ne dit jamais non, il est encore plus simple pour le manipulateur de lui faire penser et croire qu’au fond d’elle, elle était d’accord, elle avait dit oui.

30 Il fait constamment l’objet des conversations, même quand il n’est pas là.

Le manipulateur devient indispensable. Tout tourne autour de lui – c’est le but recherché – et consacrer du temps à autrui ou autre chose est interdit. Lorsque l’entourage sent ou comprend la dangerosité du comportement, il continue d’en parler, cherchant à comprendre un peu plus, à se justifier, à excuser ou à critiquer. Et tout ce temps, qu’il soit présent ou non, est autant de cadeaux qui lui sont faits, puisqu’il interdit que quoi que ce soit existe sans lui.

Conséquence : la victime croit trahir en ne pensant pas au manipulateur, en n’agissant pas pour lui, en ne parlant pas de lui. Elle est obsédée, se sent obligée d’en parler constamment, en vient à lasser les autres, et les trouve irrespectueux ou méchants de ne pas avoir la même dévotion. Quand elle prend conscience, elle n’a de cesse de se justifier, ou d’en parler pour être rassurée et confortée, pour ne pas se sentir injuste, cruelle ou ingrate.

La victime n’existe plus qu’au travers du manipulateur.

Anne-Laure Buffet, Les prisons familiales, Eyrolles 2019

Isabelle Nazare-Aga : Les manipulateurs sont parmi nous, éditions de l’Homme

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

PARENTS TOXIQUES

Interview de Anne-Laure Buffet sur les Parents toxiques et les conséquences sur les enfants.